Peu après la fin de son cursus à Supinfocom Valenciennes, Yves s’installe au Japon en 2005 où il met à profit ses talents dans l’animation et la réalisation 3D, notamment pour la chaine NHK. Il travaille désormais aussi en tant que réalisateur en prise de vue réelle.


  • Quelle formation as-tu et qu’est-ce qui t’a amené à travailler au Japon ?

Je suis diplômé de Supinfocom Valenciennes en réalisation de films d’animation 3D, promo 2003.

L’été 2004, j’ai rendu visite pour des vacances à mon ami de promo Bertrand Poulain qui vivait à Himeji. Je suis tombé sous le charme de la culture zen et des temples de Kyoto et Nara, et c’est là que je me suis lancé un petit challenge : j’ai envoyé une cinquantaine d’e-mails dans le but de trouver un travail sur Tokyo . Une seule boîte de post-production m’a répondu pour un entretien. J’ai pensé que l’expérience dans une culture étrangère ne se refusait pas. Je suis parti les rencontrer à Tokyo, et ils ont souhaité faire les démarches de visa pour pouvoir travailler avec moi.

Riba, film de fin d'études réalisé à Supinfocom. ©Supinfocom 2003

Riba, film de fin d’études réalisé à Supinfocom. ©Supinfocom 2003

  • Brièvement, quel est ton parcours au Japon et quel job as-tu actuellement ?

Mon parcours est assez atypique. J’ai bossé trois ans avec cette compagnie de 2005 à 2008 ; je faisais de l’anim 3D et du character rigging sur des longs métrages et de la pub. En 2008, j’ai rejoint l’équipe d’AOKIstudio, où j’ai été Technical Director et animateur 3D pendant un an. En 2009, je suis devenu freelance et j’ai commencé à travailler avec d’autres studios, notamment Ankama Japan où j’ai revu Eddie Mehong, pH Studio, et NHK Minna No Uta pour qui j’ai fait de la réal de courts-métrages et de l’anim. Parallèlement à mon boulot d’anim, j’ai été intervenant à l’école Vantan Ebisu en 2010, et acteur pour de la pub de 2009 à 2013.

En 2013, je me suis lancé dans la réalisation en live action, avec des clients comme Canon et Perrier.

Le Chorégraphe, film en prise de vue réelle réalisé pour Canon.

Le Chorégraphe, film en prise de vue réelle réalisé pour Canon.

Aujourd’hui, je ne fais que très peu d’anim. Je suis quasiment à temps plein sur le développement d’une communauté en ligne pour partager mes connaissances sur le live action et la réalisation. Et je coache en sessions privées des webmarketers pour le branding de leur chaîne Youtube. Je me considère maintenant plus comme un réalisateur/entrepreneur. Je bosse sur mes films en faisant des collaborations. Je planche actuellement sur mon prochain film qui mélange live action et anim 3D.

  •  Les débuts ont-ils été difficiles ?

C’est un pléonasme au Japon. Les trois premières années dans la boîte de post-production traditionnelle japonaise ont été très fatigantes physiquement et moralement. Je bossais 15 heures par jour sans weekend et sans le moindre signe de reconnaissance, la « black kaisha » par excellence. Je me suis retrouvé à me parler dans le miroir des toilettes plusieurs fois en me demandant vraiment ce que je faisais ici à donner de mon temps et de mon énergie à des gens qui n’en n’avaient rien à faire. Finalement, j’ai changé de boîte et tout est rentré dans l’ordre. Je leur suis cependant éternellement reconnaissant, puisque c’est grâce à eux que mon aventure nippone a commencé. Maintenant, je vois ce passage comme un service militaire de 3 ans qui m’a éclairé sur mes choix de vie.

  • Niveau communication et japonais, comment ça se passe pour toi ?

Je n’ai jamais suivi de cours, j’ai appris le japonais sur le tas avec mes collègues les trois premières années. Ce qui veut dire que je n’écris pas à la main et que je ne lis pas les kanjis. Je parle uniquement un japonais courant dans la vie de tous les jours. J’avoue n’avoir jamais pris vraiment le temps de m’y pencher sérieusement. Je n’ai pas d’excuse, mais j’assume le fait que j’ai eu d’autres priorités.

Mon niveau est suffisant pour échanger à l’oral et par e-mail avec mes clients.

  • Arrives-tu à vivre correctement de ce métier ?

Quand je fais de l’animation 3D, je suis rémunéré raisonnablement. Je n’ai jamais eu de problème pour vivre confortablement à Tokyo. Quand je fais de la réal en live, c’est bien payé mais les occasions restent rares. La vie est très chère ici, et je n’ai jamais pu mettre d’argent de côté jusqu’en 2014. Maintenant ça va mieux. C’est plus facile de se faire une trésorerie quand on a différentes sources de revenus (non, je ne possède pas de pachinko).

  • Es-tu satisfait de ce choix de carrière ? Qu’est-ce que tu trouves ici, au Japon, que tu ne penses pas trouver ailleurs ? Quels sont les points forts de l’industrie japonaise ?

Après avoir travaillé dans l’industrie de l’animation 3D pendant plus de 10 ans maintenant, mon expérience favorite a été de collaborer sur des projets d’animation 2D, où la créativité est beaucoup plus présente que dans l’industrie de l’image de synthèse. J’ai pu apporter mon aide et mon savoir-faire en matière d’animation 3D et de rendu non-réaliste, quand des projets ou des séquences devenaient trop compliqués à exécuter en 2D. Travailler avec des gens créatifs et talentueux d’une part, et faire gagner du temps aux productions et aux animateurs 2D d’autre part ont été jusqu’ici mes plus belles satisfactions.

Les animateurs 2D sont des passionnés et sont en général d’excellents dessinateurs. Ce qui n’est absolument pas le cas de tous les artistes 3D. Pouvoir travailler auprès d’animateurs japonais vétérans de renom qui viennent de Ghibli, Madhouse ou du Studio 4C a toujours été pour moi un vrai enchantement.

Les points forts de l’industrie Japonaise en 3D sont la cohésion du groupe et le dévouement des équipes dans les moments difficiles. D’un point de vue individuel c’est défavorisant, mais pour les productions c’est un atout. D’un point de vue plus technique, ils sont excellents dans l’utilisation de la 3D en motion graphics, et dans le projection mapping.

Minna no uta

Minna no uta

  • Et quels sont ses points faibles d’après toi ?

D’un point de vue humain, je pense qu’ils ont oublié de développer un point fondamental dans leur façon de travailler : la culture de la motivation et des encouragements au sein des équipes. C’est essentiel pour la qualité d’un projet ou d’un film. Au lieu de ça, dans la culture Japonaise, chacun se débat pour avoir sa place au sein du groupe et ne pas être mis de côté.

On a plus affaire à une éducation qui pousse chacun à prouver sa valeur, et cela crée beaucoup de tensions inutiles. Un autre point faible, je pense, est qu’ils sont restés très conservateurs. L’industrie de l’anim 3D au Japon est frileuse. Au niveau de la pipeline et de leur façon de travailler, ils n’aiment pas prendre de risques et s’éloigner de ce qu’ils connaissent. Ça se ressent beaucoup dans leurs films et publicités, rien n’a vraiment changé depuis 20 ans.

  • As-tu l’intention de rester encore longtemps ? Comment vois-tu l’avenir ?

Mis à part le fait qu’on gobe probablement du césium à chaque repas, j’aime beaucoup ma vie à Tokyo.

Les opportunités de business et de rencontres sont excellentes.

Du fait que je sois freelance, je n’ai aujourd’hui plus à subir des horaires de travail inhumains, ni même à travailler sur des choses qui me semblent inintéressantes. Je suis donc en mesure de me focaliser sur l’aide et le soutien que je peux apporter aux projets qui me semblent avoir de la valeur. Pour ces quelques raisons, je me vois encore rester au Japon pendant longtemps. Je pense même à enregistrer ma société ici dans les années qui viennent. Je ne ressens pour l’instant aucun désir de retourner vivre en France. Cela dit, ça peut changer.

Paco and the Magical book

Paco and the Magical book

  • Quels sont les conseils que tu pourrais donner à ceux qui voudraient tenter leur chance au Japon ?

Apprenez le japonais autant que vous pourrez avant de venir, ça vous évitera de parler en langage des signes comme je pouvais le faire à mes débuts. Et écoutez plutôt que de parler, chose que je n’ai pas assez faite la première année.

Soyez prêt à vous remettre en question. Préparez-vous mentalement à découvrir un monde différent où l’individuel est remplacé par le groupe, et où il y a donc des concessions à faire.

Mais ! N’oubliez pas que vous êtes Français.  Je veux dire par là que l’on vient d’une culture différente et que, dans le respect, nous pouvons leur apporter un point de vue, une créativité unique et originale dans ce secteur. Le but n’est pas de devenir japonais. Enfin, gavez-vous de fondants au chocolat et autres profiteroles autant que vous pourrez avant de venir ici, faites-en une overdose !

Si vous êtes prêt à tout cela, et si vous avez une opportunité qui s’offre à vous, n’hésitez pas ! C’est l’une des expériences les plus magiques qu’il soit possible de faire dans une vie.