Après des études d’architecture, puis d’animation à Gobelins, Vincent s’installe au Japon en 2012. Il travaille comme designer décor au studio Satelight, principalement sur de nombreuses séries de science-fiction.


  • Quelle formation as-tu et qu’est ce qui t’a amené à travailler au Japon ?

J’ai commencé un cursus d’architecture après le bac. Même si ça se passait bien, je me suis arrêté à mi-chemin au bout de 3 ans. Pendant 5 ans, j’ai ensuite erré entre petits boulots et voyages à vélo, en dessinant de manière occasionnelle et en tentant quelques concours d’école sans trop y croire.

Puis en 2007 j’ai fait une rencontre cruciale, qui m’a poussé un peu par hasard à intégrer une association de dessin animé. J’y ai beaucoup appris, et ça m’a donné la motivation suffisante pour rentrer aux Gobelins l’année suivante.

Pour le Japon, il m’a marqué dans mes goûts et dans mon dessin depuis l’enfance, comme de nombreuses personnes de ma génération. L’opportunité de stages d’été dans des studios tokyoïtes s’est présentée en 2010, et nous sommes donc partis en expédition avec 5 potes de promo répartis dans différents studios. J’ai atterri à Satelight sous la houlette de Thomas Romain, et l’expérience très positive m’a poussé à revenir y travailler dès que l’occasion s’est présentée, peu après la fin de mes études.

  • Brièvement, quel est ton parcours au Japon et quel job as-tu actuellement ?

Depuis le stage initial jusqu’aux trois années que j’ai passées à travailler ici (réparties entre 2012 et 2016), mon travail principal tourne autour du bijutsu settei (design décor au trait) pour la partie pré-production, et le layout décor pour la partie production.

Designs de décors pour la série AKB0048. ©サテライト/AKB0048製作委員会

Designs de décors pour la série AKB0048.
©サテライト/AKB0048製作委員会

Les besoins ici étant nombreux et variés, les occasions de sortir de son domaine de compétences initial sont assez fréquentes ; malgré mon manque d’expérience j’ai donc eu l’occasion de travailler aussi en tant que bijutsu kantoku (direction couleur / direction artistique) sur des projets courts où j’ai appris sur le tas.

Planche de décor pour le jeu vidéo Band Yarou Ze! ©Banyaro project

Planche de décor pour le jeu vidéo Band Yarou Ze!
©Banyaro project

  •  Les débuts ont-ils été difficiles ?

Par rapport à la moyenne des professionnels qui débutent au Japon, j’ai eu la chance d’avoir la stabilité de l’emploi et un salaire plus que suffisant pour vivre, qui a d’ailleurs augmenté au cours du temps. Malgré ça, ma situation familiale et financière de base assez précaire ont fait que les débuts ont été rudes. J’ai connu une période assez spartiate où je dépensais en moyenne 2 euros par jour ; le bento maison au riz, légumes du pauvre et abats de poulet était mon lot quotidien pendant les 4 premiers mois. Ça s’est arrangé graduellement par la suite.

  • Niveau communication et japonais, comment ça se passe pour toi ?

Je n’ai jamais suivi de cours et toujours appris sur le tas (de manière classique, au travers des amis et des relations de couple, ou encore des voyages assez nombreux que j’ai eu l’occasion de faire à travers le pays). Je peux me débrouiller et comprendre le gros des conversations quotidiennes et des réunions de travail. Malgré ça, comparé au temps que j’ai passé ici, je sais que mon niveau oral est nettement insuffisant et que j’ai de gros efforts à faire pour parvenir à mieux m’exprimer en général. Les kanjis m’intéressant énormément, j’ai par contre beaucoup plus d’aisance pour lire et écrire.

  • Arrives-tu à vivre correctement de ce métier ?

Comme dit précédemment, je considère avoir une situation plutôt privilégiée dans ce milieu assez rude. Elle deviendra d’ailleurs plus que confortable une fois mes dettes effacées. Je n’ai déjà plus trop de soucis pour trouver de quoi financer mes voyages et mettre un peu de côté.

  • Es-tu satisfait de ce choix de carrière ? Qu’est-ce que tu trouves ici, au Japon, que tu ne penses pas trouver ailleurs ? Quels sont les points forts de l’industrie japonaise ?

J’en suis très satisfait car c’est le côté très formateur et ouvert que je recherchais. J’ai le sentiment de progresser sur les points précis que je voulais développer, tout en acquérant plus d’autonomie, de responsabilités et de place pour mon style personnel au fil du temps. Mais honnêtement je ne veux pas perdre de vue ce que j’ai envie de dessiner en général (et qui ne se limite pas au décor). Depuis que je trouve l’espace et l’énergie nécessaires pour travailler sur des choses personnelles diverses, ça m’aide d’autant plus à rester motivé dans mon travail principal.

Planche de couverture de la BD Black Cat Alley. ©Vincent Nghiem

Planche de couverture de la BD Black Cat Alley.
©Vincent Nghiem

J’ai par ailleurs eu l’occasion de travailler en France et en Irlande ; si j’ai eu la chance de prendre part à quelques très beaux projets, sur la durée je trouve le système japonais plus libre et plus souple – contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord. Nous avons moins de liberté au niveau du style (qui reste généralement réaliste), mais beaucoup plus sur les concepts et les idées « secondaires ». Cette liberté s’agrandissant avec la confiance que nos collaborateurs japonais nous portent à mesure que nous faisons nos preuves, nous sommes de plus en plus recherchés pour ce qui nous est propre.

Je dirais que c’est cet aspect de confiance portée qui est pour moi le gros point fort de l’industrie japonaise. Plus on la gagne, plus on a carte blanche.

  • Et quels sont ses points faibles d’après toi ?

… Il ne faut pas la perdre évidemment ! Et faire tout son possible pour ne pas qu’une prod se passe mal à cause de nous.

Le plus gros point faible sinon est selon moi la nature des productions en elles-mêmes, qui subissent des restrictions de plus en plus grandes en fonction de la loi du marché. Autant il est quasiment toujours intéressant et formateur de travailler sur une production japonaise, autant il nous arrive fréquemment de déprimer sur l’histoire et la facture générale des projets sur lesquels nous bossons. J’ai néanmoins bon espoir que ça évolue dans le bon sens, avec entre autres une ouverture à l’étranger qui commence à se préciser pour divers studios – dont le nôtre.

Designs de décors pour la série Macross Delta. © 2015, Big West, Macross Delta production committee

Designs de décors pour la série Macross Delta.
© 2015, Big West, Macross Delta production committee

  • As-tu l’intention de rester encore longtemps ? Comment vois-tu l’avenir ?

J’ai l’intention d’y passer encore 4 ans au moins. Tant que je continue d’étendre mes possibilités et mes compétences, et que j’arrive à développer ne serait-ce qu’un minimum de choses pour moi à côté, je ne prévois pas de bouger. Même si dans un avenir plus lointain, ma volonté est d’utiliser tout ce que j’apprends ici dans la réalisation de projets personnels.

Ce qui est sûr c’est que j’aime beaucoup la dynamique qui se crée dans la vie à Tokyo en général. C’est quelque chose de relaxant et d’excitant à la fois.

Scène de vie à Tokyo, illustration personnelle. ©Vincent Nghiem

Scène de vie à Tokyo, illustration personnelle.
©Vincent Nghiem

  • Quels sont les conseils que tu pourrais donner à ceux qui voudraient tenter leur chance au Japon ?

Soyez conscients que c’est dur mais que vous pouvez le faire. J’ai trop d’amis dans l’animation qui sont énormément attirés par le pays, mais ont peur des conditions de travail sans les avoir vraiment expérimentées. Oui c’est dur, particulièrement au tout début, mais il est tout à fait possible de se rapprocher d’un rythme « à la française » avec beaucoup d’investissement et de concentration. Et surtout, l’efficacité et la progression technique qu’on y gagne valent définitivement le détour.

Pour le reste, apprendre le japonais autant que possible, savoir à quoi s’attendre en débarquant (niveau recherche de boulot, vie pratique…), et surtout, être positif et motivé !!