Petit studio indépendant parisien fondé par des anciens de Gobelins, La Cachette se démarque par son approche très qualitative de l’animation 2D. Oussama Bouacheria, l’un des fondateurs du studio, nous explique en quoi la production japonaise a joué un grand rôle dans leur vision de l’animation.


  • Bonjour Oussama, pourrais-tu nous présenter rapidement le studio ? La Cachette, qu’est-ce que c’est ?

 Le Studio La Cachette a été créé en 2013 par Nuno Alves Rodrigues, Julien Chheng, Ulysse Malassagne et moi-même.

Nous nous sommes rencontrés lors de nos études à l’école des Gobelins, où nous avons co-réalisé quelques films comme Le Royaume en 2010. Tout s’était très bien passé lors de la fabrication de ce court métrage, humainement comme professionnellement. C’est pourquoi, après 3 ans passés dans divers studios d’animation, nous avons décidé de nous reformer et de travailler à nouveau ensemble. Nous avions pour objectif de faire essentiellement de l’animation traditionnelle, et de retrouver l’émulation positive de nos années d’études.

Ulysse Malassagne, Julien Chheng, et Oussama Bouacheria, fondateurs de La Cachette.

Ulysse Malassagne, Julien Chheng, et Oussama Bouacheria, fondateurs de La Cachette.

À cette époque, Ulysse dessinait le premier tome de BD de sa trilogie Kairos. Nous avons eu l’idée de faire un trailer pour donner un coup de pouce à la promo, et lancer le studio par la même occasion.

Le trailer a bien buzzé sur internet, et nous a permis d’être approchés par plusieurs personnes. C’est ainsi par exemple qu’en 2014, Alexandre Heboyan et Benoît Phillipon nous ont confié la réalisation des séquences 2D de leur long métrage Mune, le Gardien De La Lune.

Depuis nous travaillons sur nos projets personnels, ou sur des commandes encore tenues secrètes.

  • Qu’est-ce qui vous différencie des autres studios d’animation français ?

 Pour commencer, nous sommes vraiment une très petite structure. Il est difficile de se comparer avec d’autres studios, ne serait-ce qu’au niveau de notre fonctionnement. Plus qu’une entreprise qui peut délivrer de gros volumes d’animation à la chaîne, nous nous voyons comme des « artisans » de l’animation.

Notre finalité est de développer nos propres films et nous nous efforçons de faire uniquement de l’animation traditionnelle de qualité, tout en y imprégnant notre identité ; à savoir une ligne graphique caractéristique, et un rythme maîtrisé dans le découpage et dans l’animation des personnages.

Du coup, pour les commandes, nous fonctionnons beaucoup sur les coups de cœur et  essayons de privilégier les projets avec un maximum de background narratif, ou avec un fort potentiel au niveau de l’univers graphique. Il nous arrive de refuser des projets uniquement parce que l’un de ces critères est absent.

  • Quelle influence a l’animation japonaise sur vous en tant qu’animateurs ?

 La plupart d’entre nous ont grandi lors de l’explosion de la japanimation en France pendant les années 80-90. C’est une influence parmi d’autres, qui se retrouve naturellement dans nos travaux.

Ce que nous apprécions dans l’animation japonaise est l’utilisation de poses-clés fortes ; même si parfois l’animation est peu intervallée, la base est solide et ça fonctionne très bien. Avec en particulier ce côté nerveux, tranché que nous préférons à des animations un peu trop fluides et « mollassonnes ».

Bien sûr, on peut aussi parler des histoires : dans l’animation japonaise elles ne sont pas exclusivement destinées à un jeune public, et ça nous a évidemment beaucoup influencés dans notre rapport à l’animation en général.

 

La séquence en animation 2D du film Mune a été réalisée au studio La Cachette.

La séquence en animation 2D du film Mune a été réalisée au studio La Cachette.

  • Avez-vous déjà travaillé au Japon, ou en partenariat avec le Japon ?

 Je suis le seul à avoir eu une expérience au Japon dans le groupe. En 2009, j’ai eu l’opportunité de faire un stage à Tokyo au sein de l’équipe française du studio Satelight, pour faire du layout sur la série Basquash !. Ce fut très enrichissant, et ça m’a permis de vivre le fonctionnement d’un studio japonais dans des conditions intenses de production.

J’ai ainsi observé une approche de fabrication très différente du système français. Mais pour être honnête, c’est en échangeant avec Antoine Antin qui a également travaillé au Japon, que je me suis demandé si nous ne pouvions pas nous inspirer de leurs méthodes pour gérer des productions en France.

  • Peux-tu nous expliquer en quoi la manière de travailler à la japonaise est différente de la méthode française ?

On va dire qu’en France, selon la taille du projet, la méthode sera différente et chaque studio aura sa manière de fonctionner. Un long métrage ne se gère pas comme un clip ou un épisode de série par exemple.

La méthode japonaise est intéressante car, quelle que soit la taille du projet, le processus reste le même. Aussi, chaque corps de métier participe directement à ce processus et a un rôle précis.

Par exemple, le réalisateur ou le superviseur dessinera directement ses corrections sur les plans des animateurs, et ce dès les premières étapes de rough. Cela demande plus de travail de leur part, mais on ne laisse plus de place à l’interprétation ou l’approximation.

Dans l’ensemble, on gagne en temps et en qualité.

  • Pourquoi avoir choisi cette méthode ?

Comme je l’ai dit précédemment, j’ai beaucoup échangé avec Antoine Antin. Nous sommes passionnés et il nous arrive de discuter pendant des heures à La Cachette à propos de la production dans l’animation. « Que peut-on améliorer ? » « Comment innover ? » « Jusqu’où intégrer les techniques numériques ? », etc.

Contrairement à lui, je n’ai jamais fait d’animation sur une production japonaise, mais il m’a convaincu de l’efficacité de cette organisation après quelques tests.

Le destin a fait que dans la même période, nous avons eu une commande qui pouvait se prêter à adapter cette méthode ; je me suis donc dit que c’était l’occasion idéale, avec Antoine en directeur d’animation.

C’est de plus un bon moyen d’avoir un contrôle précis sur la fabrication, tant au niveau de sa durée que de son coût par exemple.

 Les animateurs avec qui vous travaillez sont-ils satisfaits de ce système de production très différent ?

 Au début, c’était assez perturbant pour eux car c’était la première fois qu’ils étaient confrontés à cette méthode atypique, mais ils se sont très vite adaptés. Le superviseur d’animation, qui est la pierre angulaire de la méthode, apporte un cadre solide qui rassure à la fois les animateurs et les intervallistes.

  • Quels genres de profils d’animateurs recherchez-vous ?

 Des passionnés pour commencer ! Et surtout des animateurs qui n’ont pas peur de se faire corriger complètement leur animation après leur premier rough, ha ha.

Pour être plus sérieux, le mot d’ordre est qu’on travaille tous pour le film et que le tout doit être cohérent, que ce soit au niveau du style ou des intentions.

Si on souhaite faire des plans pour sa bande-démo, on peut le faire chez soi !

Design pour une séquence en hommage à la série Legend of Korra, commandée par Nickelodeon.

Design pour une séquence en hommage à la série Legend of Korra, commandée par Nickelodeon.

  • Quels sont les conseils que vous donneriez à des jeunes animateurs passionnés d’animation japonaise ? Faut-il bouger au Japon ? Est-il possible de travailler sur des séries du même genre en France ?

 Tout dépend des envies de chacun ; mais je pense qu’il faut aller sur place, ne serait-ce que pour avoir une réelle expérience et pour pouvoir se forger un avis.

Des studios comme Satelight ou Yapiko peuvent établir des connexions avec des artistes français, c’est une grande chance et il faut en profiter tant que cela est possible !

En France, je sais qu’Ankama travaille sur des projets du même genre avec Wakfu ou Dofus par exemple.

Qui sait, pourquoi pas nous d’ici quelques années ?