Diplômé de Gobelins, Stanislas travaille au Japon depuis 2003 en tant que mecha designer, un poste qui n’existe pas en France. Il a designé les vaisseaux et robots de multiples séries de science-fiction aux côtés de Shoji Kawamori, le créateur de Macross.


  • Quelle formation as-tu et qu’est-ce qui t’a amené à travailler au Japon ?

Plus jeune, je n’étais pas très doué dans les matières classiques. Dès le lycée, je me suis donc orienté vers des études artistiques.

Aprés avoir obtenu un Bac Arts Appliqués, j‘ai fait un BTS de Communication Visuelle jusqu’en 1998. Cette même année, j’ai été reçu à Gobelins pour suivre une formation animateur 2D (promotion 2000), puis une formation en alternance animateur 3D jusqu’en 2001.

À l’origine, j’étais plutôt attiré par les productions Disney durant ma formation à Gobelins. Ma vision du secteur professionnel s’est par la suite affinée, et j’ai eu la chance de découvrir les techniques d’animation de l’industrie japonaise. Mais aller travailler au Japon était encore une idée folle, car le niveau requis me semblait complètement inaccessible.

Durant l’été 2001, Thomas Romain (qui était dans ma promo aux Gobelins) m’a présenté à Savin Yeatman-Eiffel, directeur du studio « Sav ! the world ». Son ambition de produire des séries feuilletonnantes pour la télévision française m’a immédiatement séduit.

Une fois ma formation 3D terminée, j’ai ainsi commencé à travailler à plein temps pour Sav ! The World productions au développement de différents projets.

Parmi ceux-ci, j’ai notamment travaillé sur la conception des mechas de Molly Star-Racer, qui deviendra le projet-phare du studio.

Une collaboration avec le Japon s’est dessinée au fur et à mesure, et nous sommes finalement partis à Tokyo avec Thomas et Savin le 15 décembre 2003 pour lancer la fabrication de la série – coproduction franco-japonaise désormais intitulée Oban Star-Racers.

Design des vaisseaux de Oban Star-racers. © Sav! The World Productions / Jetix Europe 2006 All rights reserved

Design des vaisseaux de Oban Star-racers.
© Sav! The World Productions / Jetix Europe 2006 All rights reserved

  • Brièvement, quel est ton parcours au Japon et quel job as-tu actuellement ?

J’ai commencé en tant que mecha designer et designer décor pour la série Oban star racer, au sein du studio Hal Film Maker. Malgré le succès rencontré par la série lors de la diffusion, la mise en chantier d‘une suite n’a jamais eu lieu, et ma collaboration avec Sav ! the world a pris fin en 2006.

Le studio Hal Film Maker m’a alors proposé de travailler au design décor sur la série Astrea Testament, Good Witch of the West.  J’ai eu la chance de rencontrer Makoto Kobayashi, qui était responsable du design de l’univers ; c’est à ce moment que j‘ai décidé de prolonger ma carrière au Japon.

En 2006, je commence à collaborer avec le studio Satelight. Au départ, je suis chargé de faire du layout décor pour l’OAV Hellsing III ; tout se passe bien, et à ma surprise je suis catapulté en chef décorateur pour l’OAV Hellsing IV. C’est très dur au début, car les responsables du projet ne me font pas vraiment confiance… Et alors que je passe mes journées et mes nuits à peindre des taches de sang sur des murs criblés de balles, ou des bases secrètes nazies, on me demande dans le même temps d’aider au design décor sur la série Angelique. Durant 6 mois c’est un peu le grand écart artistique entre ultra-violence et romantisme échevelé, mais tout se finit bien.

Ces deux projets achevés, j’enchaîne immédiatement sur la retouche des décors du segment Shangai Kid dans l’omnibus Genius Party ; c’est ma toute première collaboration avec le créateur Shoji Kawamori.

En 2007, je deviens salarié de Satelight. Dès lors j’aide sur la plupart des projets : Shugou Kara, le film de Aquarion, et surtout Macross Frontier. Je suis chargé de retoucher les layouts décors lors des scènes de combats dans San Francisco. Je poursuis avec la direction artistique du segment Project Omega de l‘omnibus Anikuri.

En 2009, sollicité par Thomas Romain, je renoue avec le mecha design en signant les robots secondaires dans la série Basquash. J’y fais aussi des designs décor, ainsi qu’une grosse partie de la direction artistique lors de la production des épisodes.

En 2010 j’assure le design et la direction artistique de la scène de concert de Ranka Lee dans le film Macross Frontier, Sayonara no Tsubasa.

Décor du film de Macross Frontier Sayonara no Tsubasa ©2011 Big West/ MacrossF production committee

Décor du film de Macross Frontier Sayonara no Tsubasa
©2011 Big West/ MacrossF production committee

Entre 2010 et 2012, je participe aussi au projet Gyrozetter, en réalisant le design d’une dizaine de robots pour Square enix ; cerise sur le gâteau, l’un d’eux sera décliné en jouet.

De 2011 à 2016, je m’occupe principalement des designs de mechas, cockpits et props (accessoires) pour des projets tels que Aquarion Evol , AKB0048, Nobunaga the fool ,M3, Aquarion logos, Macross Delta.

Toujours au sein de Satelight, je travaille actuellement sur un projet de robots transformables pour un client coréen.

  • Les débuts ont-ils été difficiles ?

En fait pas vraiment, car je suis venu dans le cadre de la coproduction d’Oban Star Racer. L’intégration à l’équipe de production japonaise s’est faite en douceur. Avec mon statut de designer, j’étais respecté ; mais à l’époque mon niveau technique était insuffisant, et je n’étais pas en mesure de produire des designs que les animateurs japonais pouvaient utiliser directement. C’est Isao Sugimoto, un animateur de mecha chevronné, qui s’est occupé de reprendre mes dessins ; en observant les étapes successives, j’ai appris les techniques pour pouvoir produire des designs plus utilisables.

Les véritables difficultés ont surtout commencé lorsque j’ai été employé sur des productions 100 % japonaises.

Design de robot transformable pour le projet transmedia Gyrozetter. © 2012, 2013 SQUARE ENIX CO., LTD. All Rights Reserved.

Design de robot transformable pour le projet transmedia Gyrozetter.
© 2012, 2013 SQUARE ENIX CO., LTD. All Rights Reserved.

  • Niveau communication et japonais, comment ça se passe pour toi ?

Après plus de dix ans sur place, je n’ai plus trop de problèmes pour comprendre et me faire comprendre.

Une fois au Japon, je n’avais plus le temps de suivre des cours car il y avait trop de travail. J’ai essayé néanmoins de me perfectionner en organisant des discussions au café avec des amis japonais. Comme je le disais précédemment, les réunions en japonais sur Astrea Testament étaient un véritable obstacle : je ne comprenais quasiment rien, et je m’accrochais au moindre bout de mot que je connaissais pour déduire ce qu’on me demandait de faire. Pour être sûr de ne rien rater, j’avais même investi dans un dictaphone. Mais retranscrire et traduire une réunion de 2 heures était si difficile que j’ai fini par accepter de ne pas tout comprendre. Mais ces décalages m’ont tout de même contraint à refaire beaucoup de designs, à mes débuts.

  • Arrives-tu à vivre correctement de ce métier ?

Oui, tout à fait. Depuis 2007 je travaille à Satelight en qualité de seishain ; c’est l’équivalent d’un CDI pour la France. Je touche donc un salaire fixe tout les mois, avec une bonne couverture sociale et un bonus annuel. Dans le milieu de l’animation c’est un statut assez rare pour les artistes, car la plupart sont free-lances. En acquérant de l’expérience, j’ai eu de plus grandes responsabilités, et mon salaire a progressivement gonflé. J’ai une famille à charge et j’arrive à vivre normalement à Tokyo.

Mecha design pour la série Nobunaga the fool. © Shoji Kawamori / Satelight/ ALC / GP / Nobunaga the Fool production committee

Mecha design pour la série Nobunaga the fool.
© Shoji Kawamori / Satelight/ ALC / GP / Nobunaga the Fool production committee

  • Es-tu satisfait de ce choix de carrière ? Qu’est-ce que tu trouves ici, au Japon, que tu ne penses pas trouver ailleurs ? Quels sont les points forts de l’industrie japonaise ?

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours adoré les univers avec des mechas. J’avais pourtant mis cette passion de côté, après avoir constaté la quasi-absence de projet SF à la télévision en France. Lorsque l’opportunité de faire les designs de vaisseaux sur Oban s’est présentée et que ce projet nous a permis de partir au Japon, j’ai décidé de faire tout mon possible pour orienter ma carrière vers le mecha design.

Ça aura pris quelques années et de nombreux détours (par le design décor) avant de convaincre les producteurs que j’étais capable de faire de bons designs de mechas. C’est désormais ma spécialité principale, et j’espère pouvoir continuer le plus longtemps possible.

Mecha design pour la serie AKB0048. ©Satelight/AKB0048 production committee

Mecha design pour la serie AKB0048.
©Satelight/AKB0048 production committee

Il y a au Japon un engouement pour les univers de science-fiction, qui permet de voir fleurir de nombreux projets chaque année. Cela engendre une quantité de designs commandés très importante, ainsi qu’une forte émulation.

L‘un des points forts de cette industrie est la confiance accordée aux artistes responsables à chacun des postes. Si un design ne convient pas, on demandera des corrections à cette personne quitte à reprendre le design de zéro ; mais en aucun cas on ne la remplacera. Sauf cas exceptionnel, c’est une responsabilité qu’elle assumera jusqu’au bout.

Il y a aussi un très grand respect des crédits dans les génériques de fin ; ils ne sont jamais coupés lors de la diffusion.

  • Et quels sont ses points faibles, d’après toi ?

Cette tendance à faire du fan service, pour flatter un public de niche. Je trouve ça vraiment dommage… Ça tend à réduire considérablement le public à qui l’on s’adresse, et ça contribue à entretenir une image négative des anime auprès du grand public.

J’avoue quand même que lorsque c’est bien camouflé dans le scénario et que c’est amené avec finesse, ça me fait sourire.

Un des mecha design principaux de la serie Aquarion Logos. ©2015 SHOJI KAWAMORI,SATELIGHT/Project AQUARION LOGOS

Un des mecha design principaux de la serie Aquarion Logos.
©2015 SHOJI KAWAMORI,SATELIGHT/Project AQUARION LOGOS

  • As-tu l’intention de rester encore longtemps ? Comment vois-tu l’avenir ?

Pour des raisons personnelles, j’ai prévu de revenir vivre en France très prochainement. Je ne tire pas pour autant un trait sur le Japon, puisque je souhaite continuer à travailler à distance. Pour ce faire, j’envisage même de créer ma propre société de design, afin de collaborer avec autant de studios que possible ; et pourquoi pas former d’autres français au métier de designer.

  • Quels sont les conseils que tu pourrais donner à ceux qui voudraient tenter leur chance au Japon ?

Il faut apprendre le japonais, être patient et généreux dans son travail, et ne pas avoir peur de relever des défis lorsqu’ils se présentent. La qualité de votre travail se jugera dans le temps.