Auteur, scénariste, producteur et co-réalisateur de l’ambitieuse série Oban Star-Racers, Savin réalise l’exploit au cours des années 2000 de co-produire avec le Japon un dessin animé destiné aux écrans français. Oban sera un succès dans le monde entier. Depuis, il développe, toujours de manière indépendante, différents projets à cheval entre les deux pays.


  • Bonjour Savin, merci d’accorder cette interview à Furansujin Connection.Tu es connu notamment pour avoir créé, écrit, produit et co-réalisé Oban Star Racers, une des rares séries d’animation coproduites avec le Japon. Nous allons nous y intéresser de près, mais tout d’abord pourrais-tu nous parler de ce que tu as fait avant cela ?

J’ai toujours voulu faire du cinéma. Adolescent je réalisais des petits films en volume image par image. Après le Bac, j’ai commencé à étudier la réalisation en Angleterre, en parallèle avec des études de commerce que je faisais là-bas. J’ai participé à pas mal de courts-métrages. À mon retour à Paris, j’ai intégré la Fémis, la principale école de cinéma en France.

À cette époque l’animation ne faisait pas partie de mes priorités. Si c’est une forme d’expression qui compte énormément pour moi aujourd’hui, je tiens aussi à la spontanéité du tournage en prise de vue réelle. Ce sont deux méthodes de travail très différentes, avec chacune leurs avantages et leurs inconvénients.

  • Qu’est-ce qui t’a poussé à te lancer dans la production en créant ta société Sav! The World alors que tu réussissais très bien dans ta carrière de scénariste ?

J’étais encore à la Fémis quand j’ai commencé à travailler à Gaumont comme créateur de séries et directeur d’écriture. Ça s’est fait un peu par hasard. J’avais écrit un projet de jeu vidéo – un simulateur de production cinématographique à l’hollywoodienne. Le dossier leur avait beaucoup plu. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à concevoir des bibles de séries, à écrire un ou deux scripts par semaine. C’était très formateur. C’est aussi à cette époque que j’ai réalisé à quel point j’aimais l’animation, et combien ce mode d’expression m’avait marqué dans le passé ; qu’il s’agisse des séries des années 70 que j’avais vues enfant, ou des premiers longs-métrages importants sortis en salle en Europe (Porco Rosso, Akira, Ghost in the Shell). Je ne pensais simplement pas encore travailler un jour dans ce domaine.

Je suis resté à Gaumont quelques années. Trois séries et demi plus tard, je n’étais pas mécontent du travail que j’avais fourni, mais j’étais aussi frustré par les conditions dans lesquelles l’animation française – d’une manière générale – était produite : beaucoup de partenaires financiers avec des demandes artistiques souvent inconciliables, une animation sous-traitée le moins cher possible en Asie, avec une communication et un suivi qui pouvaient se révéler assez aléatoires.

Lorsque j’ai commencé à développer Oban, j’ai voulu me donner un cadre pour explorer des solutions de production différentes, et pour garder un maximum de contrôle artistique. C’est ce qui m’a conduit, assez naturellement, à créer ma propre structure : Sav! The World Productions.

Logo de la société Sav! The World productions

Logo de la société Sav! The World productions

  • Comment est né le concept d’Oban Star Racers ?  Pourrais-tu nous parler de l’influence qu’a eu l’animation japonaise sur le projet ?

Le concept d’Oban est né du désir de renouer avec l’énergie visuelle et la richesse émotionnelle des séries japonaises de mon enfance. Elles restent pour moi des modèles absolus : des univers forts, des personnages attachants, beaucoup d’action mais surtout, avant tout, des émotions fortes.

J’ai encore en mémoire des scènes entières de Candy, d’Albator, de Conan le Fils du futur, ou même de Goldorak. Comme beaucoup d’autres de ma génération, ces séries m’ont profondément marqué, et dans tous les meilleurs sens du terme. Les personnages étaient parfaitement caractérisés, vivaient des conflits dramatiques forts, évoluaient et se dévoilaient progressivement. Bref, c’étaient des séries qui ne se contentaient pas de « prendre les enfants pour des enfants ».

Je ne comprenais pas pourquoi on s’interdisait de faire les choses avec la même intensité en Europe. Après mes premières expériences dans l’animation, je voulais m’inscrire dans la lignée de ces grands classiques, ou alors tourner la page et passer à autre chose.

Poster de la série Ōban Star-Racers. © Sav! The World Productions / Jetix Europe 2006 All rights reserved

Poster de la série Ōban Star-Racers.
© Sav! The World Productions / Jetix Europe 2006 All rights reserved

  • Pourquoi une coproduction avec le Japon ? Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Avec les grandes séries nippones des années 70 comme référence, c’était assez logique de se tourner vers le Japon pour la production. Mais au départ, il faut bien l’avouer, ça restait surtout un vœu pieux. Presque personne ne l’avait fait avant et pour cause : le marché japonais et le marché occidental ont des spécificités très différentes, les coûts de production sont plus élevés au Japon que dans un pays de sous-traitance lambda ailleurs en Asie, il y a la barrière de la langue…

Les premiers contacts et les premières estimations budgétaires que j’ai effectuées n’étaient pas très encourageants. Mais au fur et à mesure qu’on avançait dans le développement (avec Thomas Romain et Stanislas Brunet) j’ai réalisé qu’on n’allait pas avoir le choix. Les exigences artistiques d’Oban au niveau écriture et création graphique ne cessaient d’augmenter. On ne s’en serait jamais sortis avec des schémas de sous-traitance classiques. Il nous fallait absolument trouver une autre voie, et elle ne pouvait passer que par le Japon : s’assurer le concours d’un studio nippon haut de gamme, vivre sur place pendant la production pour parvenir à une vraie fusion des équipes, trouver des partenaires financiers locaux pour rendre la chose possible budgétairement parlant.

  • Comment avez-vous réussi à concrétiser cette collaboration ? A-t-il été facile de convaincre vos partenaires européens de se lancer dans une coproduction avec le Japon ?

Cela n’a pas été facile. J’ai commencé par arpenter les salons professionnels et développer des liens avec les rares gros studios japonais qui se déplaçaient régulièrement en Europe. Je restais encore hésitant quant au partenaire idéal, lorsque je suis entré en contact avec un des producteurs de Bandai Visual, Mr. Takanashi (Escaflowne, Cowboy Bebop le film) qui avait vu le pilote de notre série. Il l’avait beaucoup aimé. Le courant est tout de suite passé entre nous. Bandai Visual est entré dans la production à nos côtés, et c’est également sur leurs conseils que nous nous sommes tournés vers le studio Hal Film Maker pour la production de l’animation 2D.

Tout cela a quand même pris beaucoup de temps. Les discussions se sont étalées sur de longs mois, avec des call-conferences très régulières. Convaincre nos autres partenaires de nous laisser partir au Japon n’a pas été beaucoup plus facile. Il y avait une première inquiétude, pas très rationnelle, liée à la distance physique qui allait nous séparer ; et une autre, plus compréhensible celle-là, sur notre capacité à maîtriser les aléas d’une coproduction internationale de plusieurs millions d’euros au Japon.

Il se trouve que nous étions les bonnes personnes pour y parvenir, mais c’est vrai que cela aurait pu ne pas être le cas. J’ai fait preuve de beaucoup de diplomatie – et de pédagogie – et tout le monde a fini par se rallier à notre choix.

Savin Yeatman-Eiffel pendant la production de Ōban Star-Racers au studio Hal Film-Maker (Tokyo, 2004)

Savin Yeatman-Eiffel pendant la production de Ōban Star-Racers au studio Hal Film-Maker (Tokyo, 2004)

  • Une fois sur place à Tokyo, comment s’est passée la collaboration avec le studio Hal Film-Maker ?  Quelles ont été les bonnes et les mauvaises surprises ?

Je mentirais si je disais que tout a été un long fleuve tranquille, mais dans l’ensemble la collaboration a très bien fonctionné. Le fait que nous ayons développé le projet pendant plusieurs années et que nous sachions exactement ce que nous voulions a beaucoup aidé, tout comme le fait que nous avions un grand respect pour nos collaborateurs.

Ce sont surtout les premiers mois qui ont été difficiles : parvenir à briser la glace, à créer un climat favorable à la confiance et aux échanges entre Français et Japonais.

Quand les équipes de Hal se sont habituées à nous voir travailler à leurs côtés tous les soirs jusqu’à tard dans la nuit, qu’ils ont senti que nous savions très bien où nous voulions aller et qu’en même temps nous étions ouverts à la collaboration, tout a fini par se débloquer. Au final, il n’y a plus eu d’équipe française et d’équipe japonaise, juste une « équipe d’Oban ».

  • Quel bilan dresses-tu de cette aventure ?

Personnellement, pour commencer, Oban a été une folle aventure, très éprouvante mais aussi extrêmement enrichissante à tous les niveaux – artistique, culturel et humain. Avoir la chance de collaborer avec des artistes aussi talentueux que ceux qui nous ont rejoints, de découvrir la culture Japonaise de l’intérieur, ce sont des opportunités rares et inestimables. Je ne pense pas que cela soit une vraie surprise si Thomas, Stan et moi-même avons tous épousé des femmes japonaises dans la foulée de la production (!)

Pour ce qui est de la production proprement dite, je ne suis pas peu fier de ce que nous avons accompli. On voudrait toujours pouvoir améliorer des petites choses ici ou là, mais dans l’ensemble la série correspond exactement à celle que nous voulions produire. 10 ans après, elle reste assez unique dans le paysage audiovisuel et ne me semble pas avoir vraiment vieilli.

Le mode de fonctionnement franco-japonais que nous avons mis en place est pour beaucoup dans cette réussite.

  • Pourquoi ne pas avoir continué à produire des séries avec le Japon ?

Je continue toujours à travailler avec le Japon, mais pour ce qui est des séries je trouve le marché occidental encore très formaté. Sur Oban, il a fallu se battre pour faire accepter toute une série de choix artistiques qui allaient de soi selon moi. J’ai senti que malgré le large succès international de la série, ces choix n’étaient pas définitivement acquis ; j’ai donc préféré me concentrer sur d’autres formats, plutôt que de devoir réduire mes ambitions par rapport à ce que nous avions déjà réussi à faire.

Ce n’est pas un choix définitif pour autant. Avec le temps les choses ont un peu changé. Peut-être serait-ce le bon moment pour se lancer à nouveau dans une belle série franco-japonaise, et pourquoi pas avec une nouvelle saison d’Oban !

  • Nous avons l’impression que beaucoup de gens en France sont influencées par le Japon et désireux de travailler avec des studios japonais. Mais en définitive très peu de co-productions se montent. Pourquoi ?

Pour commencer, il y a peu de projets qui se prêtent à une collaboration efficace. Les deux marchés et leurs publics respectifs restent très différents l’un de l’autre.

Ensuite, il y a tout simplement peu de gens qui ont l’envie et le talent nécessaire pour se lancer dans une collaboration internationale. C’est un type de production qui reste risqué et qui demande des sacrifices. Le nombre d’échecs passés est là pour le rappeler.

Il est beaucoup plus facile de rester dans les clous et de produire pour son marché national. On ne peut pas en vouloir à ceux qui préfèrent faire ce choix.

Je pensais qu’Oban allait ouvrir une ère d’intenses coproductions entre le Japon et la France. Cela n’est pas encore vraiment le cas.

  • Les coproductions franco-japonaises ont-elles un avenir ?

Je l’espère sincèrement car je suis un fervent défenseur des échanges interculturels. Il sort souvent de ce type de collaboration quelque chose d’unique, et de très frais. Je crois qu’Oban en est un assez bon exemple.

  • As-tu toi-même encore des projets avec le Japon ?

Oui, bien sûr. Une fois qu’on a travaillé avec des artistes aussi talentueux et aussi engagés dans leur tâche, ça devient difficile de s’en passer. On trouve au Japon un niveau d’expérience et de savoir-faire en animation qui n’existe nulle part ailleurs.

À la suite d’Oban, j’ai réalisé plusieurs publicités avec des équipes d’animateurs japonais. Actuellement, je continue à travailler sur mon projet de long-métrage d’animation : « Les 2 Reines », avec le grand Toshiyuki Inoue à la direction de l’animation. En parallèle je développe Saya, un film en prise de vue réelle adapté du jeu japonais du même nom.

Les 2 Reines © Sav! The World Productions

Les 2 Reines © Sav! The World Productions

  • Est-il possible de travailler en tant que scénariste pour un studio japonais ? Et en tant que réalisateur ?

J’ai fait les deux sur Oban, mais c’était une coproduction franco-japonaise, et j’avais constamment un traducteur avec moi. La langue peut être un gros obstacle pour quelqu’un qui voudrait travailler ici, surtout qu’il y a très peu d’artistes qui parlent anglais.

Ceci étant, ça dépend aussi beaucoup du projet. Si on a quelque chose de spécial, de vraiment différent à apporter, la barrière de la langue redevient accessoire. Il m’est arrivé encore il y a peu de collaborer à un projet de long-métrage japonais. Je parle toujours mal la langue (honte à moi !), mais cela importait peu par rapport à ma capacité d’apporter au film un regard neuf et un point de vue plus international.

  • Quels conseils pourrais-tu donner à un jeune producteur Francais qui souhaiterait monter une coproduction avec le Japon ?

D’abord de la ténacité : la communication peut être longue à mettre en place.

Ensuite une grande capacité de travail : on travaille beaucoup au japon… vraiment beaucoup.

Enfin avant toute chose : une grande droiture dans les actes, préalable indispensable à une confiance durable entre partenaires, particulièrement au Japon. Sans citer de noms, il est de notoriété publique que certains producteurs étrangers se sont permis, et ce encore récemment, d’abuser de la confiance et du bon vouloir de leurs partenaires japonais. Je ne leur dis pas merci, cela n’aide vraiment pas les autres à monter des collaborations sérieuses…