Grâce à ses collaborations avec les géants américains du jouet et de l’entertainment sur des séries comme Transformers Prime et Tron : Uprising, et à son approche innovante dans le développement de séries animées full 3D pourNetflix (Knights of Sidonia, Ajin : Demi-Human), le studio tokyoïte Polygon Pictures s’est positionné comme l’un des leaders de l’industrie en animation 3D. Son charismatique CEO, Shuzo Shiota, a accepté de répondre à nos questions.


  • Bonjour Shuzo, pourriez-vous nous présenter votre studio?

PPI (Polygon Pictures Inc.) a été fondé en 1983, ce qui fait de nous (pour autant que je sache) le plus ancien studio d’animation 3D au monde. Nous avons environ 300 personnes qui travaillent dans le studio à Tokyo, et 70 autres dans notre studio Silver Ant PPI en Malaisie. Nous avons une autre entreprise dans notre groupe appelée JCube, celle-ci emploie trois programmeurs à temps plein et se concentre sur le développement de solutions graphiques pour nos productions.

L'équipe de Polygon Pictures et son président Shuzo Shiota.

L’équipe de Polygon Pictures et son président Shuzo Shiota.

Durant les 32 années d’existence de notre studio, je ne serais bien sûr pas en mesure de nommer toutes les productions sur lesquelles nous avons travaillé ; mais nous avons pu participer à de nombreux types de projets, comme des films (Innocence Ghost in the Shell 2, Sky Crawlers, Oblivion Island: Haruka and the Magic Mirror, etc), des séries TV (Tron Uprising, Clone Wars, Transformers Prime, Knights of Sidonia), des cinématiques de jeux (Street Fighter 4 et 5, King of Fighters, Sacred 3, etc), des séquences d’animation pour pachinko et pachislot (machines à sous japonaises).

Nous travaillons actuellement sur Ajin – Demi-human, qui a récemment été lancé sur Netflix au niveau mondial, ainsi que Transformers, Robots in Disguise, nominé aux Emmy Awards cette année.

 

  • Alors que la plupart des studios d’animation japonais sont presque exclusivement tournés vers leur marché local, Polygon Pictures collabore avec Hasbro, Cartoon Network, Disney, ainsi que d’autres clients étrangers importants. Pourquoi ce choix? Et comment avez-vous réussi à établir des relations de travail fructueuses avec ces entreprises occidentales?

C’était principalement par nécessité. Dans le passé, le marché japonais n’avait pas besoin des services que nous proposions, à savoir de fournir une capacité de production pour la création de séries de télévision ou de films en 3D. Le marché de l’animation au Japon était (et dans une large mesure est toujours) focalisé sur l’animation traditionnelle, dessinée à la main. Nous avions donc besoin de nous tourner vers les marchés extérieurs pour trouver des projets.

Il n’y a pas de secret pour créer un carnet d’adresses. J’ai commencé à voyager aux États-Unis au début des années 2000, demandant des rendez-vous à droite et à gauche, proposant de faire des tests d’animation à maintes reprises, jusqu’à ce que finalement nous obtenions notre première grande collaboration avec Disney sur la série Mes amis Tigrou et Winnie l’ourson. Elle donna tout de même lieu à 63 épisodes et 3 films DVD. Ce fut le premier pas ; depuis nous enchaînons projets sur projets, ce qui fait de nous l’un des studios les plus productifs au monde.

  • Au cours de sa longue histoire, l’animation 2D japonaise a engendré de grands chefs-d’œuvre qui ont forgé sa bonne réputation (tout du moins auprès des connaisseurs). Dans le même temps, il y a une idée préconçue comme quoi les studios d’animation 3D japonais sont à la traîne au niveau technologique, et ne peuvent donc rivaliser avec leurs homologues étrangers. Qu’en pensez-vous? Quels sont les points forts de la 3D au Japon?

Ce n’est pas tout à fait vrai. L’industrie de l’animation 3D n’est peut-être pas encore bien avancée en termes de technologie et de pipeline, car il n’y a jusqu’à présent pas eu beaucoup de demande pour la production de gros projets. Mais comme l’animation 3D au Japon commence à prendre son élan, cela va vite évoluer. Nous, par exemple, avons l’un des pipelines les plus solides et stables au monde.

De plus, il faut rappeler que nous ne disposons pas des mêmes budgets et des mêmes temps de production que des gros studios tels que Pixar ou Dreamworks. La plupart des studios japonais n’ont par exemple pas le luxe de posséder leur propre équipe de R&D (recherche et développement)  pour développer des techniques de rendu avancées, de lighting ou des techniques de simulation et d’effets spéciaux.

D’un autre côté, cela nous oblige à trouver des approches et des styles qui sont plus distincts et créatifs. C’est, je crois, ce qui peut définir la force de la 3D japonaise.
 

  • Knights of Sidonia et Ajin: Demi-Human sont produits avec des techniques 3D, mais leurs styles visuels sont très proches de l’esthétique traditionnelle des dessins animés japonais. Bien que la 3D propose un large éventail de types de rendu, pourquoi essayer d’imiter l’animation 2D?

Les fans japonais ont un fort penchant pour l’animation traditionnelle, ainsi qu’un regard très aiguisé et critique en termes de qualité. Il est donc logique que nous cherchions a créer un look qui plaise au public. La 3D est une forme production encore relativement coûteuse et lourde à gérer –  à moins d’avoir les budgets luxueux et l’expertise d’un studio comme Pixar ; et il est extrêmement difficile d’imiter la dextérité d’un trait dessiné à la main. Nous avons donc choisi une approche progressive. Puisque nous sommes un studio d’animation 3D, nous essayons de créer différentes solutions et techniques qui améliorent les techniques de rendu 3D et apportent un plus à l’animation. Nous les introduisons peu à peu, car nous ne voulons pas que le marché ait une réaction de rejet. Nous essayons d’habituer petit à petit le regard du public, pour ainsi dire. Nous ne cherchons donc pas à simuler parfaitement la 2D, car cette approche nous limiterait et ne nous permettrait pas d’apporter notre propre valeur ajoutée.

 

Visuel promotionnel de Knights of Sidonia. ©Tsutomu Nihei - Kodansha / KOS production committee

Visuel promotionnel de Knights of Sidonia.
©Tsutomu Nihei – Kodansha / KOS production committee

  • Les fans d’anime japonaise et le grand public ont regardé des dessins animés traditionnels à la télévision pendant des décennies. Comment réagissent-ils à l’animation 3D?

Il faut l’avouer, il existe encore une forte aversion pour l’animation 3D. Il y a maintes raisons à cela. Certaines sont probablement culturelles et artistiques. Au Japon, nous préférons les approches minimalistes et simples pour définir des images. D’autres raisons sont, je pense, liées à une certaine mentalité, une mentalité de « fan ».

La 3D est très appropriée pour simuler des mondes réalistes avec des rendus physiquement corrects, mais retranscrire les imperfections subtiles et la touche d’un artiste qui font tout le charme d’une image dessinée à la main est très difficile. Je pense cependant que nous sommes finalement arrivés à un niveau où nous pouvons techniquement satisfaire tous les spectateurs.

  • Quel est le pourcentage de projets full 3D dans l’industrie? Pensez-vous que le nombre de projets 3D va continuer à croître et que l’animation 2D va lentement disparaître?

Au Japon, il n’y a que quelques projets full CG (ou full 3D). Nous ne sommes que quelques studios à avoir la capacité d’en produire. Le studio SANZIGEN et nous-même sommes les seuls a pouvoir créer plusieurs projets 3D par an sur une base constante. Comme mentionné ci-dessus, les autres studios d’animation 3D n’ont pas encore le pipeline adéquat pour supporter de grosses productions. Cela prendra du temps, mais je crois qu’il y aura de plus en plus de projets en 3D en effet. Ceci dit l’animation 2D, à mon avis, ne disparaîtra pas. Les Japonais aiment trop ce médium, son esthétisme, et beaucoup de studios ont des structures plus adaptées à la création de projets 2D. Je pense cependant que même les studios 2D devraient davantage utiliser les nouveaux outils de création numérique ; d’une part pour améliorer leurs capacités de production, et d’autre part pour explorer de nouveaux styles visuels.

 

Visuel promotionnel de Ajin :Demi-Human. ©桜井画門・講談社/亜人管理委員会

Visuel promotionnel de Ajin :Demi-Human.
©桜井画門・講談社/亜人管理委員会

  • Quels sont les avantages d’une production d’animation en 3D, par rapport à une production 2D habituelle?

Les avantages évidents des productions 3D réside dans la capacité d’afficher à l’ecran des détails et de rendre les images de manière très rigoureuse et juste, ce qui est très utile pour les scènes de robots par exemple. De plus, nous avons aussi la possibilité d’exploiter les modèles 3D créés dans d’autres médias, tels que les jeux vidéo, ou la réalité virtuelle.

Les jeunes talents sont aussi de plus en plus plus nombreux a étudier la 3D, et il est plus facile de recruter sur des productions 3D.

 

  • Vous travaillez avec beaucoup d’artistes étrangers. Est-ce que cela signifie que vous ne pouvez pas trouver assez de personnel japonais qualifié pour travailler sur vos projets?

Nous avons une équipe de traducteurs / interprètes qui traduisent constamment nos e-mails internes / externes. Ils sont aussi présents lors des réunions que nous tenons avec nos membres étrangers. Mais pour toute personne désirant nous rejoindre, si la maîtrise de l’anglais est nécessaire, celle du japonais est clairement un plus, sans parler bien sûr des capacités artistiques.

Sinon, nous ne traitons pas les membres internationaux différemment des Japonais. Nous avons environ 10% du personnel en provenance de l’étranger, travaillant avec des contrats à l’année. Certains d’entre eux sont devenus des employés à temps plein.

 

  • Est-il difficile pour les artistes étrangers de s’adapter à un environnement de travail japonais?

Le Japon a en effet une culture du travail très différente, et il faut être doté d’une forte capacité d’adaptation pour apprécier le travail ici. Donc, je suppose que tout dépend de la personnalité et de l’état d’esprit de chacun. J’attends aussi la même chose de mes homologues japonais. En effet, nous avons beaucoup à apprendre et nous avons besoin d’avoir l’esprit ouvert vis-à-vis autres cultures.

  • Est-ce que vous embauchez du personnel étranger sur une base régulière? Quel genre de personnes cherchez-vous?

Oui. Nous embauchons dans tous les départements, sauf dans la gestion de production, à moins que la personne puisse parler un japonais impeccable.

  • Vous êtes le premier studio d’animation japonais à travailler en partenariat avec Netflix. Maintenant, chaque entreprise de streaming est activement à la recherche de contenu d’animation japonaise de première qualité. En tant que pionnier dans ce domaine, comment voyez-vous ces changements sur le marché international?

Dans la plupart des pays, l’animation est destinée à un public d’enfants. Le problème, c’est que le style graphique et les sujets abordés dans les anime japonais les rendent très attrayants mais aussi très difficiles à vendre à l’échelle internationale, car la plupart des médias (chaînes de télévisions) internationaux ne disposent pas de fenêtres de programmation adaptées à ce style.

Du coup, l’apparition d’une entreprise telle que Netflix, avec sa vaste portée internationale, la programmation sans limites, ainsi que la liberté qu’elle offre vis-à-vis de normes et de pratiques conservatrices, ont été une bénédiction pour un genre comme l’anime japonais.

Ces changements dans l’industrie présentent pour des studios comme le nôtre des nouvelles options de financement pour créer des projets. Il est cependant important pour les studios japonais de bien comprendre le marché international et de s’adapter à ses exigences, comme celle par exemple de fournir des options multilingues dès le départ.

  • Quels sont vos projets pour les années à venir?

Nous avons annoncé la production d’un film basé sur le titre BLAME !, un manga pionnier dans l’univers cyberpunk Sci-Fi par l’auteur Tsutomu Nihei. À part cela, nous travaillons en ce moment sur des projets VRAIMENT intéressants, mais nous ne pouvons pas en dire plus pour le moment. C’est confidentiel !

(Polygon Pictures vient de dévoiler sa prochaine production : un long métrage d’animation 3D Godzilla prévu pour 2017, NDLR).

Premier visuel promotionnel du long métrage d'animation Godzilla. ©2017 TOHO CO.,LTD.

Premier visuel promotionnel du long métrage d’animation Godzilla.
©2017 TOHO CO.,LTD.

  • Quels conseils pourriez-vous donner aux étudiants en animation ou aux jeunes professionnels qui souhaitent travailler dans l’industrie de l’animation japonaise?

Apprenez le japonais ! Nous sommes un peuple timide, mais amical et ouvert… Si vous êtes capables de parler notre langue et connaissez un peu notre culture, cela fera des merveilles !

Merci beaucoup pour cette interview. Nous vous souhaitons beaucoup de courage pour les projets à venir, et espérons que Polygon Pictures continuera de prospérer et de participer a l’essor de l’animation japonaise sur le marché international, et des techniques d’animation 3D dans le pays.

Traduction : Drifa Benseghir