Le Japon est un pays possédant une identité culturelle très forte et qui a été, pendant très longtemps, coupé de toute influence extérieure. La plus grande partie de son industrie est toujours tournée vers son marché local, et la production animée ne fait pas exception à la règle.

Bien que bénéficiant actuellement d’une grande popularité internationale, l’animation japonaise est fabriquée historiquement par les Japonais, pour les Japonais, en japonais ; et elle ne s’est jusqu’à présent jamais vraiment préoccupée de plaire au-delà de ses frontières.

Les débuts de l’animation télévisée au Japon

Elle s’est développée et popularisée à partir des années 1960, lorsque Osamu Tezuka, maître incontesté du manga, s’est lancé le défi d’adapter ses bandes dessinées en programmes de dessins animés à diffusion hebdomadaire. Pour réussir ce pari, il fallait produire vite et à des coûts réduits, quitte à faire de nombreux sacrifices en matière de rémunération et de conditions de travail pour les animateurs. Les premiers studios japonais se sont alors inspirés des techniques d’animation limitée développées dans les années 1950 aux États-Unis, pays pionnier en matière de production d’animation à grande échelle.

Mais très vite, ils s’approprient ces techniques et en développent de nouvelles, faisant montre de toujours plus d’ingéniosité. Contrairement à certaines idées reçues qui lui associent une image de médiocrité à cause de son animation saccadée (en opposition à la fluidité des superproductions Disney), l’animation japonaise est d’une richesse et d’une variété incroyables, et recèle des perles du cinéma. Son industrie a vu se succéder des générations d’animateurs de génie qui lui ont consacré leurs vies. Ils ont repoussé toujours plus loin les limites de cet art, en contournant ses dures contraintes de production grâce à de malins subterfuges et des prouesses artistiques et techniques.

Plus de 50 ans de programmes télévisés à succès ©手塚プロダクション/虫プロダクション ©バードスタジオ/集英社・フジテレビ・東映アニメーション ©GAINAX・カラー/Project Eva. ©諫山創・講談社/「進撃の巨人」製作委員会

Plus de 50 ans de programmes télévisés à succès
©手塚プロダクション/虫プロダクション ©バードスタジオ/集英社・フジテレビ・東映アニメーション
©GAINAX・カラー/Project Eva. ©諫山創・講談社/「進撃の巨人」製作委員会

Un système qui perdure

Alors que la qualité des projets n’a cessé d’augmenter au fil des années, les conditions de production et les budgets n’ont que très peu évolué. Beaucoup d’animateurs fournissent un travail titanesque par rapport au salaire qu’ils perçoivent, bien inférieur aux prix moyens pratiqués en Europe ou aux États-Unis. Cette dureté des conditions de travail a imposé des cadences de production soutenues, et une recherche de l’efficacité qui ont paradoxalement permis d’affûter le talent des artistes. Le milieu ne fait pas de cadeau, et seuls les plus travailleurs ou les plus talentueux arrivent à bien s’en sortir. Dans une société où le moindre petit boulot de caissier rapporte plus que ce que gagne un animateur en moyenne, il faut véritablement être passionné pour choisir d’exercer cette profession.

L’émulation, ou tout simplement l’amour du travail bien fait poussent donc souvent les dessinateurs japonais à se dépasser, et livrer un travail d’une qualité bien supérieure à ce que l’on pourrait attendre d’eux au vu de leur rémunération.

Se reposant entièrement sur le savoir-faire unique de ses artisans, l’industrie de l’animation japonaise a pu ainsi nous livrer des chefs-d’œuvre produits avec des budgets dérisoires, et dont la popularité s’étend bien au-delà des frontières de l’Archipel.

Beaucoup de studios sont installés dans des locaux modestes et travaillent de manière très artisanale.

Beaucoup de studios sont installés dans des locaux modestes et travaillent de manière très artisanale.

Le public

C’est une autre spécificité de cette industrie. Les séries de manga publiées en magazines depuis les annees 60 jouissent d’une grande popularité auprès de publics très divers, et pas seulement des plus jeunes ; leurs adaptations animées s’adressent donc naturellement à un public tout aussi varié, contrairement au reste du monde pour lequel le marché du dessin animé reste, dans son écrasante majorité, destiné aux enfants.

L’engouement pour ce divertissement populaire est resté constant ; malgré le passage par différentes phases et l’évolution du marché, la production de dessins animés au Japon est en augmentation constante, tout comme le nombre de studios d’animation.

L’arborescence des studios tokyoïtes

Un nouveau studio ne peut naître de nulle part. La plupart du temps, il s’agit d’une entreprise créée par des animateurs ou des producteurs formés dans un autre studio, et qui ont décidé de le quitter pour prendre leur indépendance. La naissance de ces nouvelles « antennes » qui proviennent de l’éclatement partiel de compagnies plus grandes, et qui grandissent à leur tour pour parfois répéter le même processus, crée alors une généalogie des studios japonais particulièrement intéressante.

Les contraintes physiques de la production d’animation sur papier, combinées à un système d’étroite collaboration entre les studios, leur ont imposé de s’installer à proximité les uns des autres et tisser un vaste réseau. Presque 60 ans plus tard, ils dessinent à Tokyo une carte surprenante, où l’on peut voir qu’une grande majorité d’entre eux est regroupée au sein d’un même périmètre.

Près de 90% des studios sont situés à Tokyo, principalement dans les arrondissements de Suginami et Nerima. (AJA)

Près de 90% des studios sont situés à Tokyo, principalement dans les arrondissements de Suginami et Nerima. (AJA)

L’attachement à l’animation traditionnelle

La concentration des studios, la présence d’une grande quantité d’animateurs, les coûts de fabrication réduits et une production culturellement très codifiée (car destinée quasiment uniquement à son marché intérieur) sont autant de facteurs qui ont permis à la production de ne pas se délocaliser, ou très peu. Alors que la production d’animation de séries télévisées a en grande partie disparu des grands pays producteurs d’animation comme les États-Unis ou la France (qui ne gardent généralement que la préproduction sur place), elle est encore bien vivante au Japon. C’est un fait assez exceptionnel pour un pays développé, quand on considère la nature très gourmande en tâches manuelles de cette industrie. La persistance et prédominance de l’animation traditionnelle, entièrement dessinée à la main (en opposition à l’animation en images de synthèse), y est également unique. Le public, ainsi que l’immense communauté d’artistes et d’illustrateurs japonais, sont encore extrêmement attachés au dessin. C’est donc naturellement que le Japon attire des amateurs du monde entier, en attente d’un genre de séries et de films dont l’existence a presque entièrement disparu ailleurs. Le phénomène des conventions de fans d’anime, loin de s’essouffler, ne cesse de s’agrandir années après années à travers le monde ; et la demande n’a jamais été aussi forte.

L'animation est encore essentiellement dessinée sur papier. Cannon Busters © 2016 Make Stuff, LLC

L’animation est encore essentiellement dessinée sur papier.
Cannon Busters © 2016 Make Stuff, LLC

Une période difficile

Pourtant l’industrie de l’animation japonaise se porte mal, à l’image de la démographie du pays. La population diminuant, le public peine à se renouveler. La crise économique réduisant les budgets consacrés aux loisirs, et l’animation étant désormais facile à pirater, les productions ont du mal à rentrer dans leurs frais.

Paradoxalement, la recherche constante de programmes peu coûteux à diffuser, l’espérance d’engendrer une poule aux œufs d’or ou la volonté de s’appuyer sur les projets animés pour promouvoir d’autres produits commerciaux, ont poussé les investisseurs à augmenter encore davantage l’offre des séries, et à plonger l’industrie dans une crise de surproduction inévitable.

Nous sommes dans une période où trop de dessins animés peu ou pas rentables sont fabriqués à un rythme effréné, dans un secteur qui peine à embaucher. Les studios sont alors contraints de faire appel à une main-d’œuvre moins qualifiée, et à sous-traiter dans d’autres pays d’Asie. En conséquence, la qualité technique et artistique des dessins animés baisse, ce qui ne rend pas aisée la tâche de conquérir de nouveaux spectateurs. Les producteurs préfèrent alors minimiser les risques, en brossant dans le sens du poil ceux qui sont déjà conquis et constituent une cible sûre ; à savoir les otaku. Une grande partie de la production prend alors un air de déjà-vu.

L’industrie peine aussi à passer à un mode de production entièrement digital, pour des raisons structurelles et économiques. Travailler sur ordinateur avec du matériel high-tech coûte plus cher que de dessiner simplement sur du papier. Et les animateurs ayant dessiné toute leur carrière avec un simple crayon ne s’adaptent pas facilement à ces nouveaux outils, aussi pratiques qu’ils puissent paraître de l’extérieur.

Évolution du nombre de programmes d'animation pour la télévision.

Évolution du nombre de programmes d’animation pour la télévision.(AJA)

Désormais, l’industrie est devant un grand défi à relever, celui de l’international. En continuant à ne cibler que son marché intérieur, il est certain que l’animation japonaise connaîtra un déclin. Pour continuer à évoluer, elle va devoir considérer le monde entier, et non plus le Japon seul, comme son public. C’est déjà le cas dans les faits ; les fans d’animation japonaise sont présents dans tous les pays du monde, sous forme de communautés jeunes et dynamiques dont le nombre de membres croît de jour en jour. Cet engouement s’est construit de manière naturelle, depuis déjà quelques décennies. Mais, fait incroyable, en dehors de toute volonté consciente des studios japonais, et malheureusement presque uniquement au profit des distributeurs sans que les artistes et les studios n’en profitent.

Il devient vital de prendre en compte ce marché global, et travailler pour que les bénéfices qu’il rapporte reviennent bien à la source ; pour que cette industrie puisse enfin être pérenne et, nous l’espérons tous en tant qu’animateurs ou simples fans, pour permettre le renouvellement des talents qui nous apporteront les chefs-d’œuvre de demain. De nombreuses initiatives en cours actuellement démontrent qu’un véritable changement est en train de s’opérer, qu’il s’agisse de démarches individuelles artistiques ou de partenariats commerciaux.

Il est certain que Japonais et étrangers auront de plus en plus d’opportunités de travailler ensemble sur des projets ambitieux, au cours des années à venir. Les créateurs français, dont le talent est reconnu de par le monde, auront eux aussi leur rôle à jouer au cours de cette période excitante qui s’annonce.