Eddie Mehong, un animateur français expatrié au Japon, riche de son expérience glanée dans plusieurs studios d’animation japonais et de sa connaissance du secteur de l’animation française, a créé en 2012 avec quelques collègues Yapiko animation, un studio original par bien des aspects. Il a accepté de nous parler de cette entreprise métissée, un ilôt de créativité où se croisent les influences françaises et japonaises.


  • Bonjour Eddie, pourrais-tu nous présenter rapidement le studio ? Yapiko, qu’est-ce que c’est ?

Yapiko est un studio d’animation dont l’idée m’est venue après la fermeture du studio Ankama Japon. L’idée était de continuer ce qui avait été imaginé chez Ankama Japon, en s’affranchissant des contraintes liées à une société-mère pour devenir complètement autonome. Monter un studio ayant un pied au Japon et un autre en France permet de créer un pont entre les deux pays ; l’idée étant de faire profiter aux gens qui travaillent avec nous de tous les avantages des deux pays, sans en avoir les inconvénients.

 Pour la partie française, Jean-Louis Vandestoc et Séverine Varlette ont tout de suite adhéré à l’idée de m’aider dans cette tâche, et ont créé Yapiko France. Suite à ça, Tomoko Kumada, une traductrice, m’a aidé à monter la structure au Japon (qui est une branche de la maison-mère en France). Le studio français a été créé en 2012 et la branche six mois plus tard.

 Jusqu’à présent nous avons réalisé deux pilotes d’animation, un film (12 min pour les parties animées), deux clips publicitaires, participé à plusieurs clips musicaux, et à un pilote Kickstarter. Actuellement nous préparons le premier épisode d’une série originale.

Film pilote du projet Urbance, créé par le studio canadien Steambot, et réalisé à Yapiko animation.

  • Cela semble un pari fou de créer un studio d’animation au Japon en tant qu’étranger alors que le milieu est déjà très difficile pour les Japonais eux-mêmes. Quels sont vos atouts par rapport aux autres studios ?

Créer un énième studio japonais au Japon n’aurait pas eu trop d’intérêt (surtout dans le cas d’un Français qui s’y connaît moins bien que les Japonais eux-mêmes…). Par contre, avoir un pied sur deux continents donne une plus-value au studio, non seulement pour les Français qui peuvent apprendre des techniques japonaises, mais aussi pour les studios japonais qui veulent pénétrer le marche européen ou américain. Dans les deux cas, nous pouvons proposer des solutions aux personnes désireuses de travailler avec le Japon, et aux Japonais désireux de travailler avec des étrangers.

Aucun studio, à ma connaissance, ne fait ça dans le milieu de l’animation 2D ; il y a donc quelque chose à faire, une zone de notre domaine dans laquelle on se sent un peu pionniers.

  • Quelle est la proportion d’animateurs français par rapport aux animateurs japonais chez Yapiko ?

Pour l’instant, on fait principalement appel à des freelances au Japon, et des intermittents du spectacle ou des freelances en France. La part est à peu près 50/50 sur nos derniers projets. Le résultat est plutôt probant jusqu’à présent.

  • Comment faites-vous pour communiquer entre Français et Japonais au sein du studio ?

Beaucoup d’animateurs venant au studio parlent déjà un peu japonais. Les Japonais par contre ne font pas l’effort de parler français ; c’est un apprentissage qui prend un temps qu’ils n’ont pas. À long terme, j’aimerais donner des cours de français aux animateurs japonais comme on a eu pu le faire chez Ankama Japon. Globalement, on arrive à se comprendre en s’entraidant les uns les autres quand il y a des soucis.

  • Comment les autres studios réagissent-ils ? Sont-ils plutôt hostiles, ou au contraire bienveillants ? 

Je pense qu’ils sont plutôt curieux. Ils étaient assez méfiants au début ; ils craignaient que le studio ne soit pas sérieux, mais cela a tendance à s’estomper quand ils voient nos travaux. Plus on sera capable de travailler avec des Japonais, et plus cette méfiance se transformera en confiance. Déjà quelques studios connus nous considèrent avec intérêt et essayent de développer des partenariats. Il y a encore un petit obstacle du fait que l’on soit une boîte française, mais ça devrait s’estomper dans les mois à venir, car nous comptons transformer la branche tokyoïte en société japonaise à part entière. Nous aurons donc deux entités indépendantes avec le même nom, en France et au Japon.

Une des séquences en animation réalisée pour le film Lou! – Journal Infime

  • Pour le moment vous avez réalisé des films de grande qualité, mais très courts. Avez-vous l’intention de grossir pour produire des séries et des films, ou comptez-vous rester dans le domaine des projets courts, plus faciles à contrôler ?

Chaque projet est un nouveau challenge. Rester dans une zone de confort, ce n’est pas trop mon truc et on a encore tellement à apprendre qu’il serait dommage de s’arrêter à ce que nous savons. Donc oui, on vise plus gros, mais petit à petit. On essaye de ne pas brûler les étapes. Séries et films sont au programme, mais pas pour tout de suite.

  • Quels sont les plus gros problèmes que connaissent actuellement les studios d’animation japonais ? En souffrez-vous également ?

Le manque de main-d’œuvre est le gros problème dont souffre l’industrie japonaise. On en fait aussi un peu les frais, mais la spécificité de Yapiko permet de pouvoir faire participer des animateurs étrangers pour combler ce manque. Donc je dirais qu’on en souffre un peu moins que les autres studios japonais ; on reçoit d’ailleurs beaucoup de demandes pour des animateurs.

  • Dans ce contexte, quels avantages tirez-vous du fait d’avoir un pied en France ?

Pouvoir gérer des indépendants depuis la France est un des plus qu’offre la structure sur le territoire français, on peut délocaliser une partie de la production plus facilement. Sur les projets français, ça nous permet aussi de payer les animateurs directement depuis la France, en statut de freelance ou d’intermittent.

  • Est-ce que Yapiko envisage d’embaucher des animateurs et artistes français au cours des années à venir ? Si oui quel genre de personnes recherchez-vous ?

Absolument. Des personnes comme Christophe, Antoine, Cédric, Alex ou Anaïs ont le profil rêvé pour nous ; être déjà rodé au système japonais est l’idéal. Mais les gens très motivés pour apprendre le fonctionnement de ce milieu et la langue japonaise sont aussi les bienvenus. On espère pouvoir en former plus dans un futur proche.

  • Est-il envisageable de travailler pour Yapiko en freelance depuis la France ?

Tout à fait, et cela se fait déjà.

  • Quels sont les conseils que vous donneriez aux jeunes animateurs passionnés d’animation japonaise. Faut-il bouger au Japon ?

Il faut beaucoup de persévérance. Les débuts sont difficiles pour percer au Japon, donc venir sans être un minimum préparé n’est pas conseillé. Ici, le maître mot, c’est la confiance. Pour l’obtenir il faut montrer qu’on peut travailler aussi bien qu’un Japonais moyen, voire mieux. Rendre ses boulots à temps, comprendre ce qu’on attend de vous et le faire bien, tous ces points sont les clefs pour renforcer cette confiance et vous permettre de réussir.

Il faudra donc savoir parler un minimum japonais avant de venir.

Vous pouvez travailler depuis la France, mais vous n’aurez jamais autant de boulot qu’en venant au Japon et en tissant votre network entre les différentes productions.

Publicité réalisée pour un client japonais.

  • Comment voyez-vous l’avenir de Yapiko ? Quels sont les gros challenges à venir ?

Il y a beaucoup d’obstacles à surmonter, et nous espérons pouvoir rallier des gens qui ont la même vision que nous pour nous aider. Car monter une production entre personnes de cultures différentes est à chaque fois un vrai casse-tête, et demande beaucoup de tact. Il faut souvent expliquer et réexpliquer à chacun comment marche telle ou telle méthode, pourquoi les gens réagissent comme ci, ce qu’il faut faire et ne pas faire avec telle ou telle personne… Au-delà de ça, il y a beaucoup de challenges et de propositions de travail ; à nous de faire les bons choix pour grandir à chaque fois et attirer de nouveaux talents. 

L’avenir dépendra principalement de nous et de notre capacité à nous gérer. Si nous faisons les bons choix, alors tout sera possible !