Jeune studio japonais en plein développement, Graphinica travaille principalement dans l’ombre de studios plus connus. Surfant sur la transformation technologique de l’industrie, il s’est specialisé dans les méthodes de production d’animation digitale. Tsukasa Sakurai, l’un des directeurs d’animation du studio, nous parle de l’évolution du secteur.


  • Quand la société Graphinica a-t-elle été créée ?

Nous avons commencé les démarches en octobre 2010, et recruté en février 2011. Notre travail en tant que studio de sous-traitance pour les intervalles a débuté en avril 2011.

 

  • Quelle est la particularité de Graphinica ? Quel genre d’animation produisez-vous ?

Grafinica se compose de différentes équipes d’animation spécialisées, aux techniques bien variées. Production, animation (animation-clé et intervalles en numérique et sur papier, paint, mise en scène, storyboard), 3D, compositing, montage, le tout étant bien sectorisé. Tous les domaines nécessaires à la création d’une oeuvre d’animation sont réunis dans notre studio, et pourtant nous n’avons pas encore pu gérer une production complète. La raison principale est sans doute que nous avons du mal à trouver le bon créneau pour nous synchroniser, et travailler tous ensemble sur un même projet.

(Graphinica fait partie des nombreux studios de sous-traitance d’animation qui travaillent pour des sociétés de productions plus expérimentées. NDT)

  • Combien de personnes travaillent à Graphinica ? 

Je pense que nous sommes environ 250 personnes.

(Beaucoup des travailleurs étant freelances et ne travaillant pas forcément sur place, il est toujours difficile de répondre avec un chiffre exact à ce genre de question. NDT)

 

  • Vous travaillez comme prestataire pour de nombreux clients, mais avez-vous vos propres projets de créations originales ?

Oui, des projets sont sur le point de se mettre en place.

  • Depuis quelques années, des oeuvres réalisées entièrement en 3D se multiplient. Comment réagissent les spectateurs japonais qui sont plutôt attachés aux animations dessinées à la main ?

Ceux qui ne sont pas encore habitués aux CGI y trouvent toujours des choses à redire, même si comparé à avant, ce type d’œuvre jouit d’une meilleure réception. D’une manière générale, plus le public est jeune, plus il apprécie ces nouvelles images.

  • Quels sont les avantages et les désavantages de l’animation 3D, comparée à l’animation traditionnelle ?

L’animation traditionnelle est à l’heure actuelle moins chère à produire. Je pense d’ailleurs qu’aucune série ou film d’animation produit au Japon n’est fait entièrement en images de synthèse ; car même quand les personnages sont traités en 3D, les décors sont la plupart du temps peints en 2D (je n’ai pas vérifié, mais il me semble que c’est le cas). Il n’y a probablement que le film de Doraemon « Stand by me » qui soit un vrai film en full CGI. Le public japonais, très attaché à l’animation dessinée à la main, a tendance à préférer quand la 3D ressemble à la 2D. On utilise donc souvent des rendus « cell look » (ou toon shader NDT). Cela m’inquiète, car j’ai l’impression que ça limite les chances de succès sur le marché international. Inversement, je ne suis pas sûr que faire de la 3D ici comme à l’étranger puisse vraiment marcher au Japon à l’heure actuelle.

 

  • Comparé à l’étranger, quel est selon vous le niveau de la 3D au Japon ?

Si l’on compare juste les studios japonais entre eux, le niveau varie beaucoup . Je ne pense donc pas qu’il y ait de fossé notable d’un pays à l’autre. Je pense néanmoins que dans le domaine de la 3D, le Japon compte moins de créateurs de haut niveau.

 

  • Nous entendons souvent qu’il y a de moins en moins d’animateurs 2D ; et que d’une manière générale, on manque de personnes dans le secteur de l’animation au Japon. Manque-t-on aussi d’animateurs 3D ? Il devient de plus en plus difficile de produire des animations 2D de bonne qualité ; pensez-vous que cette situation permette à l’animation 3D de se développer ?

Plus qu’une baisse globale du nombre d’animateurs, je pense que c’est la proportion d’animateurs qualifiés qui décroît. À Graphinica, nous formons nos animateurs intervallistes (dōga) au minimum pendant 2 ans, et en moyenne 3 ans pour qu’ils aient un bagage minimum (c’est-à-dire qu’ils soient capables de dessiner des layouts simples) avant de les faire passer à l’animation clé. La plupart des petits studios font faire les intervalles à l’étranger, et ne peuvent donc pas fournir beaucoup de travail aux jeunes animateurs en formation. Ces derniers sont promus genga (animateurs clé) apres une période de 6 mois à 1 an, alors qu’ils n’ont pas encore les capacités ni l’expérience suffisantes. Un à deux ans plus tard, ils deviennent souvent animateurs indépendants. Même s’ils ont été bien supervisés dans leur travail d’animateurs intervallistes, c’est selon moi un laps de temps trop court pour qu’ils puissent bénéficier de la formation nécessaire à passer genga dans de bonnes conditions. Ils n’ont souvent pas les compétences suffisantes pour s’en sortir financièrement en tant que freelances (les animateurs freelances sont payés au plan d’anim, ils doivent donc travailler très vite et efficacement pour réussir à gagner leur vie. NDT).

C’est à ce moment que beaucoup d’entre eux renoncent à cette carrière. Seuls les animateurs les plus talentueux réussissent à s’en sortir. Cette situation perdure depuis 20 ans. Il n’existe pas dans les studios d’animation des équipes rodées qui travaillent longtemps sur les mêmes séries. Les œuvres sont produites autour de talents indépendants (les freelances donc) qui ne sont pas basés au studio même. Il est probable que cette impression qu’il « y a de moins en moins d’animateurs » vienne de là. Mais je pense que d’ici 5 ans, il y aura peu de studios qui arriveront à fabriquer des dessins animés avec la même qualité qu’aujourd’hui. À cause du coût de fabrication élevé des productions en full 3D, elles ne pourront pas complètement remplacer les oeuvres en animation traditionnelle ; leur nombre sera de toute façon voué à rester limité. Je pense par contre qu’avec l’influence de l’animation l’étrangère, les séries et films en 3D vont se multiplier, et s’éloigner des directions artistiques qui ne cherchent qu’à « imiter » le rendu 2D.

  • Y a-t-il beaucoup d’étrangers qui travaillent pour Graphinica ?

Tout à fait. Nous travaillons avec de nombreux Chinois et Sud-Coréens.

  • Beaucoup de créateurs étrangers adorent l’animation japonaise, en particulier les Français. Parmis eux, certains souhaitent travailler dans l’animation japonaise. Peuvent-ils travailler chez Graphinica ?

S’ils parlent et écrivent le japonais et qu’ils ne sont pas trop exigeants sur leur rémunération, ils peuvent tout à fait travailler pour nous. J’ai même une suggestion à leur faire : étant donné que nous travaillons désormais en numérique, alors que d’autres studios sont encore sur papier (ce qui rend les échanges de données beaucoup plus compliqués), il nous est possible de commander du travail à distance plus facilement. Tout en étant en France, je pense qu’il est donc désormais possible de travailler pour un studio japonais. Il ne faut cependant pas oublier que l’on fonctionne avec un système de production propre au Japon, et qu’il est donc nécessaire de l’avoir assimilé auparavant, ou du moins de s’y habituer rapidement.

Nous avons sur place des gens qui peuvent communiquer en français, et il existe même des sociétés comme Yapiko animation qui peuvent se charger de faire l’intermédiaire entre le studio japonais et les animateurs français. Si l’on mettait en place un système efficace de portail professionnel entre les deux pays, nous pourrions travailler ensemble de plus en plus facilement. C’est un projet que je partage depuis quelques années avec Eddie Mehong, le fondateur de Yapiko animation.

Logiciel d'animation numérique utilisé à Graphinica.

Logiciel d’animation numérique utilisé à Graphinica.

  • Avez-vous un message ou un conseil à transmettre aux jeunes animateurs français qui souhaitent travailler au Japon ?

Travailler dans l’animation est très attrayant, mais en faire le travail de toute une vie est vraiment difficile. Aujourd’hui le monde de l’animation japonaise vit une révolution. D’ici 5 ans, je suis sûr que de nombreux changements vont avoir lieu, et rendre le travail d’autant plus passionnant. Si regarder des dessins animés japonais ne vous suffit pas et que vous ressentez le désir de faire partie de cette aventure que représente une production d’animation, je vous conseille de relever le challenge !

J’espère que nous, Français et Japonais, auront de plus en plus d’occasions de travailler ensemble dans ce milieu passionnant !

Traduction : Emmanuel Bochew