L’animation japonaise traditionnellement ancrée dans un mode de fabrication traditionnel sur papier a du mal à effectuer sa reconversion vers le numérique. Les studios s’y essaient timidement depuis une dizaine d’annees mais la révolution tarde à arriver. Parmi les solutions technologiques qui leurs sont proposées pour faire évoluer leur façon de produire l’animation 2D, une société française, TVPaint, développe un logiciel particulièrement adapté. Son responsable produit Fabrice Debarge nous parle de ses spécificités et du cas des studios japonais en particulier.


  • Bonjour Fabrice, pourriez-vous nous présenter TVPaint ? Quelles sont les fonctionnalités de ce soft ?

L’appellation « TVPaint » regroupe deux choses :
– TVPaint Animation, le logiciel d’animation 2D Bitmap (c’est-à-dire basé sur le pixel). Il est né en 1991 sur la plateforme Amiga, et existe à l’heure actuelle dans sa version 11 sur Mac, Windows, Linux et Android
– TVPaint Développement, l’entreprise basée à Metz qui développe et distribue ce logiciel et tout ce qui tourne autour (tutoriels vidéo, formations, etc.)
 

  • Quels sont les avantages de l’animation numérique sous TVPaint Animation par rapport à l’animation traditionnelle sur papier ?

Les avantages sont multiples :
– la possibilité de revenir en arrière ou d’annuler une action
– faciliter les retouches
– le gain de temps : pas d’étape de scan et de stabilisation/nettoyage des images scannées. L’animation avec le bon timing est visible directement à l’écran
– le gain de place considérable : tout est stocké dans un fichier, on est loin des piles de feuilles stockées dans d’encombrantes armoires
– la possibilité d’être nomade avec certains types de matériel (des tablettes Windows comme les Cintiq Companion, par exemple) et donc d’animer partout : chez soi, en studio, dans les cafés, dans un parc, dans les transports en commun, etc.
– la possibilité d’utiliser la fonction « en dehors des tenons / tap-wari » de la table lumineuse, avec le paramètre de zoom
– la possibilité de rajouter le son à n’importe quelle étape du processus d’animation et de pouvoir l’entendre en temps réel
– la facilité d’échanger/partager des fichiers à tout endroit de la planète
– l’accélération de la transition du storyboard à l’animatique, puis vers l’animation et la mise en couleur (notre logiciel est un tout-en-un)
etc.
 

  • D’autres sociétés éditent aussi des programmes d’animation numériques. Quels sont les points forts de TVPaint Animation par rapport à ses concurrents ?

Pour mieux comprendre, je dois clarifier quelques notions techniques.
Il y a plusieurs branches dans l’animation (2D, 3D, Stop-Motion, etc.), il en va de même pour les logiciels d’animation.
TVPaint Développement ne s’occupe à ce jour que de l’animation 2D.
Ensuite, il faut évoquer les sous-branches des logiciels d’animation 2D : l’animation bitmap et l’animation vectorielle, souvent en cut-out.
TVPaint Développement est à ce jour la seule entreprise à proposer une solution professionnelle pour l’animation 2D dont le moteur est entièrement bitmap.

Maintenant dans le quotidien de l’utilisateur, TVPaint Animation permet, contrairement à ses concurrents vectoriels, de gérer des brosses de dessin et ainsi de reproduire fidèlement crayons, aquarelles, pinceaux, etc.
Le trait de l’animateur n’est pas modifié ou recalculé à chaque trait. Et … il faut savoir dessiner et animer ! Pas d’interpolation automatique entre les images clefs d’une animation.
Choisir TVPaint Animation, c’est se rapprocher le plus possible de l’animation sur papier. Ce processus permet de conserver le savoir-faire propre à chaque animateur. Le logiciel s’adapte ainsi à tous les styles graphiques.
 

  • Combien de licences sont-elles distribuées à travers le monde ? A-t-on une idée du nombre d’animateurs qui l’utilisent ? Y a-t-il des pays dans lesquels TVPaint est particulièrement utilisé ? Ou des types de projets sur lesquels TVPaint a beaucoup de succès ?

Le nombre exact de licences vendues est une donnée que je n’ai hélas pas le droit de communiquer.
Toutefois, je peux vous donner une idée de la répartition à l’échelle mondiale :
1/3 des licences sont vendues en Europe
1/3 pour les Amériques
1/3 pour l’Asie et l’Australie avec une forte croissance depuis 2~3 ans.

Nos logiciels sont utilisés à divers degrés sur tous types de projets :
– Les films étudiants tels que les films d’Annecy des Gobelins, et les films de fin d’études de plusieurs écoles : Gobelins, CalArts, Animation Workshop, Kyoto Seika, etc.
– Les Longs-métrages : Song Of the Sea, The Prophet, la Tortue Rouge, Ethel & Ernest, etc.
– Les séries : Tu mourras moins bête, Giggle Bug, Kabaneri of Iron Fortress, Colorful Ninja, etc.
– La publicité : Tiji, TSB bank, Boiron, etc.
– Les clips vidéo : Freak Kitchen, Amazarashi『無題』…
– Les jeux vidéo (jeux en pixels, ou animatiques pour certains jeux classés « AAA »).

  • Parlons maintenant du Japon. L’industrie de l’animation japonaise est la plus productive au monde, mais aussi la plus fermée et la plus codifiée. À partir de quand, et comment avez-vous approché les studios japonais ?

Le premier de nos logiciels dédié au marché japonais s’appelle Aura Clay.
Il permettait de faire du stop-motion en capturant les images dans une timeline avec une caméra/webcam. Il y avait aussi un petit pack de pâtes à modeler destiné à l’utilisateur.

Aura Clay, le premier produit destiné au marché japonais.

Aura Clay, le premier produit destiné au marché japonais.

C’était en 1999-2000 ; à l’époque tout passait par des revendeurs, internet n’étant pas suffisamment rapide et accessible pour permettre le téléchargement de logiciels.
En 2003, TVPaint Animation 7 (alors nommé « Mirage ») était intégralement traduit en japonais, prérequis indispensable pour être crédible sur le marché.
C’est en 2009 que l’on a commencé à se déplacer sur le terrain. Il y avait une mission de prospection au Japon, organisée conjointement par la CCI (Chambre de Commerce et d’Industrie) de Lorraine et la CCI Franco-Japonaise de Tokyo.
C’était l’occasion de voir enfin des personnes avec lesquelles nous échangions déjà depuis des années par mail, et aussi de faire de nouvelles rencontres. Il a fallu vraiment rentrer dans les détails et passer du temps pour expliquer à la CCIFJ en quoi consiste ce que nous faisons, mais ça a vraiment été bénéfique.
Nous avons reçu un très bon accueil dans les studios japonais. Il a même fallu décliner quelques demandes de rendez-vous, par manque de temps disponible sur place !
 

  • L’animation sur papier, alors qu’elle a quasiment disparu partout ailleurs est encore la norme au Japon encore aujourd’hui. Quelle a été la réaction des Japonais face à votre idée de supprimer le papier de la chaîne de production ?

Il y a deux manières principales de se servir du logiciel :
– Le procédé mixte, où l’on conserve une base d’images papier qui sont ensuite scannées, puis nettoyées, colorisées et compositées avec le logiciel.
– Le procédé tout numérique, où il est parfaitement possible d’utiliser des tablettes pour obtenir exactement le même rendu final (et généralement avec un gain de temps considérable).

Les attentes des studios japonais diffèrent en fonction de l’aisance des artistes avec l’outil informatique. Les studios les plus « jeunes » sont naturellement plus ouverts à des procédés tous numériques, à l’inverse des studios classiques très attachés à leurs procédés traditionnels. Mais globalement, tous ceux qui ont accepté de nous rencontrer se sont montrés curieux de pouvoir comparer le rendu papier avec les dessins sur tablettes, et se sont réjouis des résultats. Aujourd’hui le secteur de l’animation japonaise perçoit favorablement les apports du numérique.

À l’heure actuelle, l’AJA (association japonaise de l’animation) réalise même une étude comparative entre les différentes solutions numériques. Nous avons répondu à leurs questions très récemment.
 

  • Les techniques de l’animation japonaise sont très particulières, différentes de la méthode américaine qui a influencé la manière de fabriquer l’animation en occident. TVPaint Développement a débuté en prenant comme référence cette manière occidentale de concevoir l’animation. Le retour des Japonais vous a-t-il obligé à remettre en question en profondeur le logiciel ?

Effectivement, c’était une question que j’avais constamment à l’esprit la première fois que j’ai mis les pieds sur le sol japonais.
Cela dit j’ai eu la chance de rencontrer Makoto Shinkai lors de ce premier voyage, et nous avons pu discuter pendant plusieurs heures sur une partie du logiciel qui était alors en cours de développement : le storyboard.
C’était très intéressant d’exposer le travail en cours de nos développeurs via une version bêta, et de le confronter au point de vue aiguisé du réalisateur.
Il a bien entendu fallu modifier le logiciel (par exemple la mise en page du storyboard pour le faire ressembler aux « e-conte » japonais lors de l’impression en PDF), mais les fondements établis dans le code source de TVPaint étaient les bons.
Finalement, cet entretien et mes différents voyages m’ont confirmé qu’au-delà des techniques employées dans telle ou telle culture, l’animation 2D et sa conception étaient toutes les deux un langage universel.

Aujourd’hui, nous continuons à penser à chaque nouvelle option ou chaque changement comme à quelque chose qui doit être à même de s’adapter à tous, quelle que soit la culture concernée. En ce qui concerne l’archipel nippon, les Japonais nous donnent de nombreux retours et explications, ce qui facilite les évolutions du logiciel dans la bonne direction.

Interface de la version japonaise du logiciel TVPaint animation.

Interface de la version japonaise du logiciel TVPaint animation.

  • Quelles sont les fonctions que vous avez dû rajouter ou modifier pour satisfaire les studios japonais, pour être pertinents sur ce marché ?

Il y a plusieurs choses qui ont été ajoutées dans le moteur du logiciel ou à l’aide de scripts :

– l’utilisation des 3 alphabets japonais sur Windows et Mac
– la reproduction des codes de couleurs propres au Japon dans notre « sketch panel » (couleurs claires pour désigner les ombres, les lumières, etc.)
– la possibilité de nettoyer des images scannées en conservant les couleurs des traits
– la possibilité de générer un PDF avec le Storyboard formaté à la japonaise (E-Konte)
– la possibilité d’imprimer des feuilles d’exposition respectant le formatage japonais
– la colorisation qui absorbe le trait de couleur, notamment pour ne pas marquer les séparations d’une couleur avec sa variante en ombres
– de nouveaux systèmes de numérotation des images
– l’affichage des pegs
– des commandes de scripts en nombre pour permettre aux studios de pouvoir personnaliser leurs interfaces et gérer leurs productions : imports/exports de fichiers et beaucoup d’autres choses relatives aux images clefs, flips, etc.

  • Malgré les avantages que la technologie présente, les studios japonais ont du mal à passer à un mode de fonctionnement entièrement numérique et continuent à choisir le papier. D’après vous quelles sont les raisons de ce choix ?

Changer tout le système de production est un choix complexe et les studios, au Japon comme ailleurs, n’ont pas le droit à l’erreur.
Sachant que tous les revenus d’un film ou d’une série servent le plus souvent à financer le projet suivant, se tromper équivaut à fermer son studio et mettre tout le monde au chômage.

Il y a aussi la question de la formation des équipes. Les studios au Japon sont beaucoup plus volumineux qu’en Europe (plusieurs centaines de personnes parfois), ce qui rend la transition onéreuse et complexe à organiser.

Toutefois, les conférences professionnelles – telles que l’Animation Creative Technology Forum ou ACTF qui se déroule au mois de février depuis 2 ans – montrent un réel engouement pour tout ce qui touche à l’animation 2D numérique.

  • Quelles seraient les conditions pour que les studios japonais adoptent en masse un système de production numérique ?

Je dirais que les conditions sont multiples, mais plutôt simples. Pour les studios, il faut :
– trouver le ou les logiciel(s) capable(s) de se rapprocher au plus près du workflow traditionnel afin de faciliter la transition pour les équipes ;
– s’assurer d’avoir au moins une personne dans l’équipe qui maîtrise l’outil numérique ;
– garder un contact régulier avec l’équipe de développement du ou des logiciels choisi(s), de façon à trouver des solutions quand un problème se pose.

Pour TVPaint Développement en tout cas, ce dernier point est essentiel car l’échange régulier avec nos utilisateurs permet de faire évoluer notre technologie. La satisfaction de l’utilisateur reste notre priorité.

  • Depuis plus d’une dizaine d’années, de plus en plus de séries et de films d’animation en 3D sont produits, aux dépens de la 2D. Pour vous qui offrez des solutions dans l’animation 2D, comment percevez-vous ce changement ? Y a-t-il moins de débouchés pour l’animation traditionnelle ? Et dans ce contexte, le Japon qui est LE pays de l’animation 2D est-il un Eldorado pour une entreprise comme la vôtre ?

En 1995, avec l’arrivée à grande échelle des cartes graphiques 3D et la fin de l’ère des machines de type « Amiga » dédiées au dessin et à l’animation en 2D, il était coutume de dire que l’animation 3D allait tout supplanter et que la 2D était vouée à disparaître.
À Hollywood, c’est à cette époque que Toy Story est arrivé sur les écrans et que les dessins animés 3D ont commencé à prendre le pas sur les dessins animés 2D annuels de Disney.

2016 tend à démontrer qu’enterrer l’animation 2D ne fait aucun sens.
La plupart des films d’animation en 3D peinent à se différencier les uns des autres et vieillissent vite.
On revient à l’animation 2D, plus intemporelle, qui offre aussi plus de variété au niveau des rendus, des styles. Cette animation 2D ne nécessite ni R&D coûteuse, ni Render Farm… Juste des idées, un crayon ou un stylet et de l’huile de coude.

Mais au-delà de cette tendance, il faut toujours savoir dessiner et animer en 2D pour faire une bonne animation en 3D.
Les e-Konte, storyboards, animatiques, poses clefs … sont toujours faits en 2D, même si le rendu final est en 3D.

En terme d’emploi, les débouchés sont encore nombreux, surtout au Japon, qui a su préserver sa tradition et son savoir-faire en animation traditionnelle.
Il y a donc un fort potentiel pour TVPaint au sein de l’Archipel.

Interface de la version japonaise du logiciel TVPaint animation.

Interface de la version japonaise du logiciel TVPaint animation.

  • Nous pensons que des collaborations intéressantes peuvent naître entre les studios japonais et les animateurs occidentaux, en particulier français, c’est la raison même de l’existence de notre site. En quoi l’animation numérique peut-elle être un vecteur de cette évolution ?

Je dirais que l’animation numérique va grandement faciliter les échanges.
Notamment la possibilité de travailler à plusieurs personnes dans différents endroits très éloignés, sans avoir à envoyer de document papier par courrier.
Quelques exemples :
– Song of the Sea a été conçu dans 5 pays : en Irlande, au Danemark, en Belgique, en France et au Luxembourg.
– Ethel et Ernest a été conçu dans 3 villes : Londres, Cardiff, Contern (Luxembourg) et des dizaines d’artistes freelance de toute l’Europe ont travaillé depuis chez eux.
– Au moment où j’écris ces lignes, le studio SignalMD au Japon travaille sur le long-métrage Hirune Hime en collaboration avec le studio Yapiko, qui emploie entre autres des freelances en France.

  • Quels sont les projets de collaboration à venir entre TVPaint et le Japon ?

Jusqu’à présent, nous travaillions avec un traducteur japonais (Naomiki Sato) qui vit en France. Depuis juillet de cette année, nous avons ouvert un bureau à Tokyo où  Lise Menzin, une Française parlant couramment le japonais, représente TVPaint. Cela simplifie grandement les échanges et facilite notamment le support technique sur place.

Nous participons régulièrement à certains événements (Tokyo Anime Fair, Hiroshima animation film festival, ACTF, etc) et proposons des formations pour les studios ou les indépendants à la demande.

Nous avons également ouvert un forum de discussion avec les utilisateurs de TVPaint au Japon : http://forum-jp.tvpaint.com/
Certaines parties ne sont pas visibles et réservées aux studios qui ont un accord de confidentialité avec nous, soit pour bêta-tester nos logiciels à venir, soit pour protéger leurs productions en cours.

Merci Fabrice pour ces réponses très detaillées et instructives. Nous souhaitons que TVPaint continue à se développer au Japon et apporte plus de flexibilité dans la production notamment en permettant aux studios japonais de travailler facilement avec des animateurs résidant à l’étranger.