Animatrice 3D autodidacte, Drifa commence sa carrière en France. Japanophone, elle réussit à décrocher un poste au Japon où elle travaillera plusieurs années. Son expérience variée dans le secteur lui permet d’avoir un regard lucide sur les méthodes de production employées en France et au Japon.


  • Quelle formation as-tu et qu’est-ce qui t’a amenée à travailler au Japon ?

J’ai appris la langue et la culture Japonaise pendant 4 ans à l’INALCO, le département Langues Orientales de la Sorbonne. Après la licence, il fallait choisir une spécialisation car l’étude du japonais, en soi, n’était pas suffisante pour assurer un avenir. C’est à ce moment-là que j’ai pris une année sabbatique pour tenter ma chance. Avant de me lancer dans des études « très sérieuses », je voulais voir si je pouvais vivre de ma passion (vaste domaine puisque tout ce qui touchait de près ou de loin à l’animation me passionnait).

Pour aller à l’essentiel, après maintes recherches et rencontres avec des professionnels de l’animation sur Paris, j’ai eu un énorme coup de bol et j’ai trouvé mon premier boulot en tant qu’animatrice junior sur le premier jeu vidéo en 3D de la compagnie Ubisoft. C’était en 1997. Ma carrière d’animatrice 3D commençait sans que je n’aie la moindre expérience, ni même éducation, en animation. J’ai passé les années suivantes à essayer de me maintenir au même niveau que les « brutasses » qui sortent des Gobelins. Ça n’a pas été facile mais le jeu en a valu la chandelle.

En 2008, je me suis retrouvée à superviser l’animation pour le film de Rintaro, Yona yona penguin chez Def2shoot, une compagnie parisienne. Un tiers de la production du film de Rintaro était réalisé en France, un tiers au Japon et un tiers en Thaïlande. L’expérience professionnelle avec les Japonais a été très enrichissante et instructive. Ça m’a bien sûr donné l’envie de, pourquoi pas un jour, bosser directement avec eux sur place… Là-bas, de l’autre côté de la planète. Mais cela ne restait qu’une idée…

  • Quel poste y as-tu occupé ?

Ce n’est qu’en 2010 que j’ai pu concrétiser mon autre rêve, celui de vivre et travailler au Japon. J’ai décroché un contrat d’un an avec la société Polygon Pictures pour travailler en tant qu’animatrice 3D sur la série télé Transformer Prime, une sorte de revival de la série 2D des années 80. Pour moi cette série est plus agréable à regarder que les films hollywoodiens Transformers. Elle est plus proche de la série originale.

Quelques mois plus tard, comme je faisais partie des animateurs capables de maîtriser l’anglais, j’ai été mutée sur le projet Clone wars en collaboration avec Lucas film à San Francisco.

Transformers Prime, série produite au studio Polygon Pictures à Tokyo. © 2013 Hub Television Networks, LLC, All Rights Reserved.

Transformers Prime, série produite au studio Polygon Pictures à Tokyo.
© 2013 Hub Television Networks, LLC, All Rights Reserved.

  • Combien de temps y as-tu travaillé et comment cela s’est passé ?

Les grosses structures comme Polygon Pictures, Digital Frontier ou bien OLM Digital se sont alignées ces dernières années sur le modèle occidental de production (américain, français, anglais…). Chaque employé a sa propre fonction, et on évite de diluer le savoir-faire en demandant aux graphistes de faire un peu de tout, comme c’est habituellement le cas au Japon. Elles se sont ouvertes aux spécialisations.

Cette méthode est assez nouvelle dans l’Archipel, et ne peut être appliquée que dans les grandes structures. Du coup, j’ai retrouvé les méthodes de travail des grosses boîtes parisiennes, avec un pipeline similaire. Chez Polygon, nous avions un quota de 4 à 6 secondes d’animation validées par jour. Sur Clones wars, comme le niveau de qualité est plus élevé qu’une série télé lambda, nous devions produire en moyenne 2 secondes d’animation par jour, ce qui était assez difficile vu le niveau d’exigence de Lucas Films.

Pour tenir ces quotas, il fallait souvent rester tard et venir les week-ends. Et bien sûr, les heures supplémentaires n’étaient pas rémunérées. Mais malgré cela, je garde un très bon souvenir de l’année passée à travailler chez Polygon. J’y ai rencontré des personnes qui sont devenues des amis par la suite. Mon expérience était positive grâce à la qualité des échanges que j’ai pu avoir avec mes collaborateurs et collègues. Le fait que je puisse parler japonais et que je sois familière à leurs coutumes y est sans doute pour quelque chose, mais mes confrères étrangers qui ne parlaient pas japonais ont eux aussi eu une expérience globalement positive chez Polygon.

Une fois mon contrat terminé, je m’apprêtais à rentrer en France quand une nouvelle offre d’emploi s’est présentée subitement. C’était une petite boîte tokyoïte, très petite à l’époque et qui cherchait à s’agrandir, du nom de Tone Plus. Ils m’ont offert un bon contrat avec un visa de 3 ans. Malgré nos efforts, nos divergences étaient trop grandes et je suis partie au bout de quelques mois mais, grâce à mes amis et connaissances dans le milieu professionnel, j’ai pu facilement retrouver du boulot en animation 3D. De fil en aiguille, je suis finalement restée travailler 5 ans au Japon.

Star Wars: The Clone Wars © Lucasfilm Ltd. All rights reserved.

Star Wars: The Clone Wars © Lucasfilm Ltd. All rights reserved.

  • Et au niveau de la communication et du japonais? 

Mes études à l’INALCO (pas seulement linguistiques mais aussi très axées sur l’étude de la civilisation japonaise) font que je suis très à l’aise dans cette culture, aussi bien au niveau de la langue qu’au niveau des subtilités de comportement. Donc si j’ai un petit conseil à donner à toute personne désireuse de s’installer au Japon :

– Apprendre la langue japonaise (surtout l’écriture et la lecture). C’est la partie la plus difficile.

– Apprendre la culture ; à la fac, on avait un module intitulé « pensée japonaise »… C’est vous dire si c’est important.

  • Pour quelle(s) raison(s) as-tu quitté le Japon ?

Même si je pouvais facilement trouver du boulot en animation 3D à Tokyo, le niveau de qualité des projets était souvent très insuffisant par rapport au niveau mondial. On me proposait souvent de travailler sur des pachinko. Même si j’avais parfois la chance de bosser sur des projets cools, comme on n’a pas le droit d’utiliser les images pour sa bande-démo, c’était comme si je n’avais rien fait pendant tout ce temps, professionnellement parlant.
J’avais donc l’impression de m’encroûter, je devais produire de la quantité et pas de la qualité ; ça commençait à me peser.

Avant de quitter le Japon, je venais de négocier un poste chez Marza Planet pour travailler sur leur long métrage à venir… Enfin un job à la hauteur de mes attentes… Mais un mois avant que je ne commence, le projet a été tout simplement annulé. Tous les gaijin qui avaient été embauchés spécialement pour ce projet ont dû quitter le pays dans des délais très courts. C’est là que j’ai décidé de partir.

  • L’expérience acquise au Japon t’a-t-elle servie dans ta carrière à l’étranger ?

Je n’ai rien appris de spécial concernant les techniques relatives à mon métier. Par contre, j’ai appris la discipline, la rigueur, la coopération, la concentration. Dans les sociétés dans lesquelles j’ai bossé auparavant (France ou Scandinavie), il faut avouer que c’était souvent le boxon, certains appellent ça « l’ambiance ». Ça parle fort, ça blague, ça envoie des boulettes de papier, c’est cool aussi. Mais quand on est en retard sur son plan et que la deadline approche, on aimerait un peu plus de silence pour se concentrer…

En France c’était le boxon, au Japon c’était monastique, j’aimerais trouver un juste milieu.

  • As-tu eu envie de transmettre autour de toi certaines techniques apprises sur place ?

J’enseigne à mes étudiants de l’Animation Workshop (école d’animation au Danemark) et à ceux des Gobelins, d’être concentrés comme dans les boîtes japonaises. J’essaie aussi d’apporter la notion de collaboration, qui selon moi est encore fragile en France.

Pour l’anecdote, j’ai eu un jour une retake sur un plan qui avait été approuvé par le réalisateur. Le problème était d’ordre purement technique, ça venait du modèle 3D. Bref, il fallait que je refasse une grosse partie de mon animation car une erreur s’était insérée sans qu’on ne s’en aperçoive, et je savais que c’était la faute d’un type au département rigging. Il m’était facile de trouver le nom de la personne en charge du rigging du personnage en question. Je n’avais qu’une envie, c’était d’aller le trouver et lui faire sa fête.

Mais mon lead de l’époque m’a fait comprendre que ce n’était pas constructif, que la personne ne l’avait certainement pas fait exprès, qu’il allait se charger de faire remonter l’information pour que cette erreur ne se produise plus. Cette attitude m’a donné une leçon, la colère ne résout rien. Je me suis assise et j’ai refait mon plan.

Je me demande comment ça se serait passé en France ?…

  • Imagines-tu retravailler un jour au Japon ?

Oui bien sûr, une fois que j’aurai updaté mon CV avec des super projets !

  • Quels sont les conseils que tu pourrais donner à ceux qui voudraient tenter leur chance au Japon ?

En 3D, il existe pas mal de bonnes boîtes qui traitent leurs employés correctement. Par exemple, chez OLM digital, mes horaires étaient 10h~18h avec un bon salaire. Le projet sur lequel j’ai bossé était super facile et simple (la série télé Pac-Man). Du coup, je n’ai jamais eu à faire d’heures supplémentaires ou à travailler le weekend, ou bien très rarement. J’aurais pu rester chez OLM mais je m’ennuyais. L’envie de participer à des projets de meilleure qualité l’a emporté.

En animation 3D, ce n’est pas encore l’Eldorado. La qualité des projets n’a rien de comparable avec ce qui se fait aux US ou même à Paris, avec Illumination qui sort des gros titres chaque année. Donc il faut mettre un peu son ambition de côté… Sinon, à part ça, vivre au Japon c’est ultime !