Au cours de la phase de pré-production, le réalisateur dirige une équipe de dessinateurs chargés de designer les éléments dont les animateurs auront besoin pour travailler. Les personnages font bien sûr l’objet d’une attention toute particulière, mais les décors dans lesquels les protagonistes vont évoluer sont également élaborés avec soin. Ils sont généralement le fruit de la collaboration de deux personnes-clés : le designer décor et le chef décorateur couleur. Le premier s’occupe du bijutsu settei (design décor au trait) et le second du bijutsu board (décor couleur de référence).


Les caractéristiques du métier de designer décor

La séparation entre le trait et la couleur

Contrairement à la méthode de production dans le jeu vidéo, où les artistes s’occupant de concevoir les décors réalisent des illustrations de type concepts arts dans lesquels la couleur et l’éclairage jouent un rôle prépondérant, les rôles sont partagés dans le cadre de la fabrication d’un dessin animé. Dans un premier temps, le designer décor est chargé de concevoir l’espace et l’apparence des lieux sous forme de dessins ou de plans au trait, avec éventuellement quelques indications d’ombre. Ce n’est qu’une fois ce dessin validé par le réalisateur que l’on passe la main au décorateur couleur, qui lui s’occupe de définir les ambiances, les teintes et les textures.

Le bijutsu settei est un dessin au trait réalisé par le designer décor. Le bijutsu board est la version couleur du décor, pris en charge par le chef décorateur couleur (bijutsu kantoku). © Shoji Kawamori / Satelight / Project AQUARION EVOL

Le bijutsu settei est un dessin au trait réalisé par le designer décor. Le bijutsu board est la version couleur du décor, pris en charge par le chef décorateur couleur (bijutsu kantoku).
© Shoji Kawamori / Satelight / Project AQUARION EVOL

Ce sont donc deux métiers différents nécessitant des compétences différentes ; un designer décor n’est pas toujours bon en couleur, et un décorateur couleur n’est pas toujours à l’aise avec le dessin ou le design. Il arrive néanmoins qu’une même personne prenne en charge ces deux tâches ; c’est d’ailleurs l’un des cas de figure où il est possible de donner une « direction artistique » plus forte à un projet.

Mais cette situation est rare étant donné les délais de production très courts – qu’il s’agisse d’une série animée ou d’un long-métrage ; elle est cependant bien plus fréquente sur les projets courts, tels que les pilotes ou les génériques.

 

Les différences d’approche entre la France et le Japon

Sur une production de série animée française, plusieurs designers décor travaillent ensemble pour réaliser un grand nombre de dessins ; tandis qu’au Japon, ce travail est la plupart du temps géré par une seule personne. Mais le nombre de dessins à réaliser est généralement moins important que sur une série française, pour trois raisons principales :

-La plupart des séries japonaises sont basées sur des histoires à suite, où les lieux principaux reviennent de manière récurrente. Le réalisateur supervise de près les scénaristes pour éviter qu’ils ne se lancent dans l’écriture d’histoires trop gourmandes en moyens. Il y a une vraie réflexion sur l’économie des designs. En France, beaucoup de séries ont des épisodes à histoires indépendantes, et les scénaristes entraînent souvent les personnages dans de multiples lieux pour leur faire sans cesse vivre de nouvelles aventures. Le nombre de designs différents à produire s’en ressent donc souvent.

-En France le recours à la sous-traitance pour la phase de production nécessite de préparer le travail de manière plus poussée. Impossible de commander l’animation d’une scène à un prestataire bon marché sans lui donner toutes les références nécessaires. Au Japon par contre, l’animation est prise en charge sur place par un réalisateur d’épisode (enshutsuka) ; pour des scènes de moindre importance, il est donc tout à fait possible de demander aux équipes d’improviser sans passer par la case pré-production.

-Le style des productions occidentales, qu’il soit cartoon ou illustratif, est souvent marqué par la vision originale d’un auteur, et diffère beaucoup d’une production à l’autre. Les designers décors ont donc à chaque fois la tâche de s’adapter à cette charte graphique, et de l’appliquer à tous leurs dessins. Au Japon, le style est plus uniforme et la manière de dessiner les environnements change très peu d’une production à l’autre. Il s’agit généralement d’un style réaliste, ce qui permet dans certains cas d’utiliser des photos à la place de dessins en guise de référence, et d’alléger ainsi le travail du designer décor.

 

Le travail de bijutsu settei dans le cas d’une adaptation

Dans le cadre d’une série adaptée d’une oeuvre visuelle, comme un jeu vidéo ou un manga, la partie créative est assez limitée. Le rôle du designer va être de fournir les dessins de décors de référence qui serviront aux storyboarders, animateurs et décorateurs couleur. Imaginons une pièce représentée dans un manga. Le designer va feuilleter ce dernier pour en extraire toutes les cases dans lesquelles est représenté le décor en question. Il arrive d’ailleurs que la représentation de cette pièce par le mangaka et ses assistants varie plus ou moins au fil des chapitres.

Le rôle du designer va être de fixer définitivement le design en faisant la somme des informations recueillies, en y ajoutant éventuellement une touche personnelle, et en modifiant le lieu en fonction des souhaits du réalisateur. Les décors de manga étant parfois peu détaillés, il n’est pas rare que le designer les reprenne pour les améliorer dans l’adaptation animée. Il produit alors un dessin de décor solide, en le déclinant parfois sous plusieurs angles, pour le rendre facile à comprendre par l’équipe d’animation chargée des layouts. Dans le cas d’adaptation de jeux vidéo, le designer travaille à partir des concept arts et des captures d’écran fournis par le développeur.

Les cases de manga servent de référence au décorateur. ©大暮維人/講談社/Air Gear

Les cases de manga servent de référence au décorateur.
©大暮維人/講談社/Air Gear


Bijutsu settei réalisés par le designer pour l'adaptation animée du manga. ©大暮維人/講談社/Air Gear

Bijutsu settei réalisés par le designer pour l’adaptation animée du manga.
©大暮維人/講談社/Air Gear

En fonction du scénario, il est probable que le designer soit amené à concevoir des décors complémentaires qui n’existent pas dans l’œuvre d’origine. Dans ce cas, il travaille de la même manière que pour une création originale.

 

Le travail de bijutsu settei dans le cas d’une œuvre originale

Dans le cadre d’une œuvre originale, ou de l’adaptation d’une œuvre n’ayant pas de support visuel (light novel, roman…), le designer aura davantage la possibilité de faire parler sa créativité. Les séries ou films se déroulant dans des univers futuristes ou fantastiques sont nombreux au Japon, et le rôle du designer décor est particulièrement important sur ce type de projet. Il devra apporter des idées originales afin de créer un univers fort qui se distinguera des productions concurrentes, tout en veillant à la cohérence et à la crédibilité du monde qu’il dessine.

Designs de décors originaux dans le cadre d'une l'adaptation de light novel. ©2014 川口士・株式会社KADOKAWA メディアファクトリー刊/魔弾の王と戦姫製作委員会

Designs de décors originaux dans le cadre d’une l’adaptation de light novel.
©2014 川口士・株式会社KADOKAWA メディアファクトリー刊/魔弾の王と戦姫製作委員会

Les différents types de commandes

La réunion de commande – hacchū uchiawase 発注打ち合わせ

Une fois le scénario validé, le chargé de production (settei seisaku shinkō) convoque le designer pour la réunion de commande des décors en présence du réalisateur. Lors de cette entrevue en face-à-face, ce dernier explique au designer ses intentions en matière de mise en scène et d’aspect visuel pour chaque séquence du scénario. Il n’est pas rare qu’il fournisse des photos de référence, trouvées sur internet ou bien prises par l’équipe lors de voyages de repérage (shuzai ryokō 取材旅行 ou rokehan ロケハン), afin de communiquer ses intentions de manière plus efficace.

Il arrive que certains réalisateurs n’aient pas une vision très affirmée du design de décor lors de la commande. Dans ce cas, le designer a une grande liberté pour proposer ses idées. Des croquis sommaires peuvent être échangés au cours de la réunion pour se mettre d’accord sur une vision globale. Le designer pose souvent de nombreuses questions afin de s’assurer d’avoir toutes les informations nécessaires pour travailler correctement une fois de retour à son bureau. Il est possible de questionner le réalisateur entre deux réunions, mais les gens travaillant souvent dans des locaux différents, la communication se fait par mail et par l’intermédiaire du chargé de production. Il vaut donc mieux profiter au maximum de cette réunion de commande pour ne pas perdre de temps.

 

Le design décor avant storyboard

Lors de la création des décors, le designer doit trouver un équilibre entre les contraintes imposées par le scénario et sa propre créativité. Il est contre-productif de concevoir un environnement esthétiquement intéressant et original, mais inadapté à la scène qui doit s’y dérouler. Le décorateur ne doit jamais perdre de vue la finalité de son travail, sous peine de se le voir rappeler par le réalisateur – voire de découvrir que ses designs auront été modifiés par le enshutsuka lors de l’étape de mise en scène. Il est donc préférable d’anticiper autant que faire se peut la manière dont l’espace du lieu peut être exploité. Cependant, lorsque le storyboard n’est pas encore dessiné, il peut être difficile d’imaginer toutes les intentions que le réalisateur peut avoir en tête à ce sujet. Mieux vaut dans ce cas de privilégier un décor offrant le maximum de possibilités de cadrages, et d’en détailler raisonnablement toutes les zones afin d’éviter que certaines n’apparaissent mal retranscrites ou insuffisamment détaillées à l’écran. Il est préférable aussi de ne pas se lancer dans la conception d’espaces excessivement complexes, qui risqueraient de rendre leur reproduction trop difficile par les animateurs et décorateurs. Des exceptions peuvent être faites si l’on décide de prendre soi-même en charge l’ensemble de la séquence, ou si l’on a recours au modeling 3D.

Si le designer dispose d’informations lui permettant de simplifier sa tâche, il ne doit pas s’en priver. Par exemple, il est inutile de concevoir des designs de chaises aux dossiers exagérément compliqués si les personnages sont constamment assis et les rendent ainsi invisibles. Ou encore, des détails trop complexes sur un élément de décor qui doit être animé rendront le travail des animateurs inutilement ardu. Mieux vaut dans ce cas rester aussi simple que possible.

Bref, le designer ne peut pas se contenter de faire un joli dessin, il doit faire en sorte que le design soit exploitable par l’équipe et fonctionne bien visuellement à l’écran, tout en gardant un œil sur les plannings comme toujours serrés.

Pour chaque lieu apparaissant à l’écran, le designer devra dessiner une à deux vues de référence. Dans le cas de lieux complexes ou récurrents, il peut être nécessaire de dessiner des vues supplémentaires (par exemple en plans rapprochés pour détailler davantage certains éléments-clés du décor).

Le travail du designer décor peut être très gratifiant : un bon design de décor peut, s’il est fourni suffisamment en amont de la production, inspirer le réalisateur et influer sur la mise en scène de certaines séquences.

 

Le design décor après storyboard

Il arrive que le bijutsu settei conçoive les décors d’après le storyboard. Dans ce cas, sachant exactement comment sera utilisé l’environnement et quelles en seront les zones visibles à l’écran, il peut se concentrer spécifiquement sur ces parties afin d’être plus efficace. Il peut même choisir de travailler directement à partir de l’un des angles du storyboard, et ainsi faire d’une pierre deux coups en fournissant son design sous forme de layout.

Enfin, Il doit faire en sorte que le design ne soit pas en contradiction avec la mise en scène décrite ; pour cela, il est nécessaire de bien vérifier chaque case de la séquence concernée dans le storyboard, et de s’assurer que le design puisse fonctionner dans chacun des plans.

 

La correction de layouts – le genzu seiri

Le designer décor est un artiste spécialisé dans le dessin de perspective, un domaine qui n’est pas nécessairement le point fort de tous les animateurs. Il arrive donc que certains layouts décor (genzu) importants repassent entre les mains du designer décor pour correction. C’est à la charge du réalisateur ou du enshutsuka (metteur en scène) de décider quels sont les plans qui nécessitent ce traitement. On appelle cela genzu shūsei 原図修正ou genzu seiri 原図整理.

De la même manière,  quand les layouts de l’animateur sont trop dépouillés, il arrive qu’on les confie au designer décor pour qu’il les redessine avec plus de détails. On appelle cela genzu hosoku 原図補足.

Faire travailler le designer directement sur les plans finaux permet d’augmenter considérablement la qualité perçue par le spectateur.

À gauche un layout dessiné par un animateur, à droite, le genzu seiri, sa correction par le designer décor. © 2016 Make Stuff, LLC

À gauche un layout dessiné par un animateur, à droite, le genzu seiri, sa correction par le designer décor.
© 2016 Make Stuff, LLC

 

La technique

Le design de décor au trait ou bijutsu settei est un document technique, un visuel de référence présentant une ou plusieurs vues d’un environnement, extérieur ou intérieur, ou parfois d’un détail. Le dessin doit être facilement compréhensible et exploitable par les storyboarders, les animateurs, et l’équipe de décorateurs qui assurera la mise en couleur. La qualité du trait du dessin lui-même a généralement peu d’importance ; le trait étant rarement conservé lors de l’étape de la couleur, le dessin n’a besoin ni d’être beau, ni excessivement propre. Sa lisibilité, la rigueur de la perspective, la sensation d’espace et de profondeur, la cohérence du rapport de taille entre le(s) personnage(s) et les différents éléments du décor, importent plus que l’aspect artistique.

Les projets où le trait est conservé existent néanmoins, et se traduisent parfois par un parti-pris artistique plus marqué ; le travail du designer décor prend alors une dimension supplémentaire.

La technique d’exécution est libre, certains designers dessinent au crayon sur papier, d’autres en numérique sur tablette graphique (classique ou de type Cintiq), et certains créent même leurs décors en les modélisant en 3D. La technique n’est pas imposée par la production, le designer est libre de développer ses propres méthodes en fonction de son aisance et de ses préférences.

Exemples de bijutsu settei dessinés sur papier. ©KADOKAWA CORPORATION/異国迷路のクロワーゼ制作委員会

Exemples de bijutsu settei dessinés sur papier.
©KADOKAWA CORPORATION/異国迷路のクロワーゼ制作委員会


Exemples de bijustsu settei dessinés en numérique avec Photoshop. © Shoji Kawamori / Satelight / Project AQUARION EVOL

Exemples de bijustsu settei dessinés en numérique avec Photoshop.
© Shoji Kawamori / Satelight / Project AQUARION EVOL


Exemples de bijutsu settei créés avec une base 3D. © 2015, Big West, Macross Delta production committee

Exemples de bijutsu settei créés avec une base 3D.
© 2015, Big West, Macross Delta production committee

Devenir designer décor au Japon

Traditionnellement les designers sont formés au sein des studios spécialisés en décor. Les décorateurs montrant de bonnes aptitudes pour le dessin au trait et possédant une maîtrise solide de la perspective, sont les plus à même d’évoluer vers ce poste.

Mais il est également possible de devenir directement designer décor freelance, à condition d’avoir les contacts et les capacités techniques nécessaires.

Le métier de designer décor est relativement facile d’accès pour les artistes étrangers, car contrairement au chara design, la patte graphique du bijutsu settei a moins d’importance aux yeux des Japonais. Les étudiants français ayant reçu une solide formation académique peuvent tout à fait espérer réussir dans ce domaine.

Cependant, contrairement aux courants en vogue dans l’animation française – auprès des étudiants notamment – la très grande majorité des décors dans les anime sont de style réaliste ; la perspective est solide, les détails plutôt nombreux, et les déformations stylistiques sont rares. Ceci vaut même lorsque les personnages sont très stylisés (Doraemon, Crayon Shin Chan…).

Il est donc essentiel de maîtriser ce type de dessin réaliste au trait, et d’avoir de très bonnes bases en perspective. La pratique du japonais est aussi nécessaire dans le cadre d’une production 100 % nippone, le designer devant assister aux réunions avec le réalisateur et comprendre les commandes qui lui sont faites.