Au risque de tout de suite vous décevoir, non, vous n’obtiendrez pas facilement un poste de character designer, de chef animateur ou de réalisateur sur le dernier anime à la mode. Les postes à responsabilité sont réservés aux talents qui ont déjà bien fait leurs preuves dans l’industrie. Ce n’est d’ailleurs pas une question d’âge, mais de réputation et de confiance. Les Japonais n’aimant pas prendre de risques, la confiance est plus importante que tout. Malheureusement cette confiance ne s’obtient pas du jour au lendemain. Faire une carrière au Japon demande un investissement qui ne portera ses fruits que sur le moyen et long terme.

Si vous visez un poste directement assez haut placé dans la chaîne de production et que vous n’avez jamais mis les pieds au Japon, il vous faudra une recommandation. Vos illustrations ont tapé dans l’œil d’un producteur ou d’un réalisateur ? Vous avez peut-être une chance. Mais sinon, il vous faudra commencer assez modestement. Pour éviter les faux pas, voici quelques conseils très pragmatiques.


Respecter les usages

Ne pas y aller au culot et débarquer à l’improviste. C’est la moindre des politesses que de prendre rendez-vous à l’avance. D’autant plus que les gens dans les studios sont toujours très occupés et n’ont pas le temps d’accueillir des visiteurs inopinés. Dans le cas où malgré tout vous frapperiez à la porte d’une société sans avoir prévenu, il est tout à fait possible que vous soyez bien accueillis. Les Japonais sont polis et ont le sens de l’hospitalité. Ils feindront de s’intéresser à ce que vous leur racontez et vous diront probablement que vous êtes extraordinaire, mais ne vous y trompez pas, ce n’est qu’une façade. Il est probable que cette sympathique entrevue ne donne jamais suite. Même s’ils ne sont en rien intéressés par votre démarche, comme les Japonais n’aiment pas dire non franchement, ils feront en sorte de ne pas vous faire perdre la face en vous raccompagnant gentiment vers la sortie, parfois en vous promettant des choses qu’ils ne pensent pas. Votre visite impromptue vous fera mal voir, et le pire c’est que vous risquez de ne même pas vous en rendre compte. 

Parler japonais

Ne pas considérer comme acquis le fait que votre interlocuteur japonais comprend l’anglais. Il est possible par chance de tomber sur un anglophone, mais la plupart du temps ce ne sera pas le cas. Envoyez vos mails en japonais, ou si vous n’êtes pas totalement sûr de vous, en japonais et anglais.

Dans tous les cas, il vous faudra pouvoir parler japonais si vous voulez travailler sur place dans l’industrie, sachant bien sûr que le niveau requis dépend du poste que vous convoitez. Un niveau débutant est suffisant pour faire du dōga, mais pour les postes à responsabilités, il faut pouvoir parler couramment. 

Rencontrer les gens en face-à-face

Il y a peu de chances que les Japonais vous emploient à distance sans vous connaître, même en freelance. La meilleure chose à faire après avoir pris contact par internet, c’est de rencontrer directement les gens sur place. Ayez toujours des cartes de visite sur vous, les fameuses meishi. Les Japonais vous en tendront une, il est bon de pouvoir réagir en sortant la vôtre. Apprenez à les échanger dans les règles, en les tenant à deux mains et en orientant la vôtre dans le sens de lecture pour votre interlocuteur. Lisez la carte qui vous est tendue et n’hésitez pas à demander confirmation du nom de la personne si elle n’est écrite qu’en kanjis. Ne pas hésiter à les poser devant soi en réunion et à s’y référer pour retrouver le nom des différents interlocuteurs. Enfin, la manier avec précaution : on ne la glisse pas négligemment dans la poche arrière du jean. En réunion, laissez parler les interlocuteurs, respectez les silences et les moments de réflexion, surtout si vous voulez par la suite contredire ou refuser.

Les Japonais n’attendent pas d’un étranger qu’il connaisse tous les codes, vous disposez donc de plus de marge de manœuvre qu’un Japonais. Cependant il ne vous sera pas inutile de connaître un certain nombre de bons comportements pour éviter les bourdes.

Soyez naturels, et montrez-vous passionnés et motivés. Les Japonais apprécieront de parler avec vous, et seront flattés que vous vous intéressiez à leur culture. 

Connaître l’industrie

Renseignez-vous suffisamment sur le fonctionnement de l’industrie et ses métiers. On ne fabrique pas l’animation au Japon comme en France ou aux Etats-Unis. Les postes sont différents, le travail demandé aussi. Même avec de l’expérience, il faut accepter pendant un temps d’être formé aux méthodes japonaises, car vous risquez bien de ne pas être directement opérationnel. Il sera sûrement aussi nécessaire au studio de faire un effort de son côté, en vous assignant un senpai qui vous prendra sous son aile le temps que vous vous adaptiez. 

Savoir justifier votre démarche

Les étrangers souhaitant travailler dans l’animation au Japon sont souvent confrontés à une réaction d’incrédulité. Les Japonais n’ont pas une bonne image de leur propre industrie. Ils ont un complexe par rapport aux sociétés étrangères qui peuvent proposer de meilleures conditions de travail. Ils savent que le milieu au Japon est dur et se demandent bien pourquoi des étrangers auraient envie d’y travailler.  Ils pensent que les étrangers ne tiendront pas le coup, et hésiteront peut-être à vous donner une chance. À vous de les convaincre du contraire, en leur expliquant votre démarche et en faisant preuve de motivation. Cela peut vous sembler évident, mais les Japonais ne se rendent pas forcément compte de l’influence de leurs productions sur les jeunes créateurs étrangers, ni de l’immense expérience qui peut être retirée du fait de travailler au Japon. 

Montrer un portfolio adapté

De nombreux jeunes animateurs français se disent adorer l’animation japonaise, et être influencés par cette dernière. Mais lorsqu’on regarde leurs portfolios, on n’en décèle souvent pas la moindre trace. Les perspectives déformées, les personnages stylisés peu détaillés, l’animation de style full animation « disneyenne » pourront séduire des studios occidentaux, mais au Japon, les producteurs auront du mal à être convaincus. Ils trouveront votre travail probablement très joli, très artistique, mais leurs attentes sont tout autres. Ils veulent être sûr de votre potentiel en production. Pour les rassurer, montrez-leur que vous savez dessiner des personnages réalistes et détaillés dans le style anime, avec des contours et des ombres, et construire des décors à la perspective solide. C’est ce que vous serez amenés à faire quotidiennement, donc si ce n’est pas votre tasse de thé, le Japon n’est peut-être pas fait pour vous. 

Être patient et humble

Au Japon, tout vient à point à qui sait attendre. Ne vous montrez pas trop confiants au début. Soyez humbles et acceptez de vous remettre en question. C’est bien de se fixer un objectif ambitieux à long terme, mais n’oubliez pas de planifier aussi les étapes nécessaires pour y parvenir. Sachez saisir les opportunités quand elles se présentent, même si elles ne correspondent pas toujours à ce que vous aimeriez faire idéalement. Si vraiment vous avez du talent et des compétences, vous vous adapterez très vite ; les producteurs japonais s’en rendront compte, vous couvriront d’éloges, et vous proposeront des boulots de plus en plus intéressants. 

Avoir quelques économies en poche

Ne venez pas au Japon les poches vides. La vie est assez chère et les salaires lorsque l’on débute sont peu élevés, probablement même insuffisants pour vous permettre de conserver le niveau de vie que vous aviez avant de venir. Si vous ne voulez pas être pris de cours et devoir quitter le pays avant d’avoir atteint une position professionnelle plus confortable, pensez à mettre de côté avant de tenter l’aventure. 

Rester en contact avec la communauté française

C’est l’erreur que plusieurs ont commise, tenter l’aventure en solo. Le travail est difficile, l’intégration dans une société aux mœurs différentes également, et il n’est pas non plus toujours facile de se faire des amis au Japon. Rester en contact avec des collègues français est un bon moyen de tenir le coup, partager son expérience et se serrer les coudes. 

Préparer le terrain pour les suivants

La manière de vous comporter au Japon est non seulement importante pour votre propre carrière, mais aussi pour les autres qui vont suivre. Ne vous engagez pas à légère, pensez aux conséquences sur toute la communauté. Un échec, une mauvaise expérience avec un studio peut dissuader les Japonais d’embaucher a nouveau un Français. Mais au contraire, en travaillant sérieusement et efficacement dans le respect de la culture et des habitudes locales, vous ouvrirez davantage le passage pour les autres talents étrangers qui souhaiteront intégrer l’industrie.

Bon courage !