Dōga (動画) en japonais signifie « image qui bouge », donc « film » au sens large. Mais dans le domaine de l’animation, il correspond à une étape bien précise : celle de la mise au propre des dessins de l’animateur, et du dessin des poses intermédiaires nécessaires à fluidifier le mouvement.

L’animateur ne crée généralement pas lui-même tous les dessins d’un plan qu’il anime ; il ne dessine que les poses principales ou « poses-clés ». Au Japon, ces poses-clés sont appelées genga. On doit faire appel à d’autres personnes pour tracer les dessins complémentaires ou dōga ; rôle qui échoit souvent aux jeunes recrues et animateurs en devenir.


Devenir dōga

Traditionnellement, les aspirants animateurs passent en moyenne 2 à 3 ans au poste de dōga afin de se former à l’animation, acquérir un joli trait et expérimenter toutes les situations possibles dans un plan ; comme le fait de faire bouger harmonieusement un design compliqué, séparer les différents layers, cleaner des effets spéciaux, ou encore annoter précisément les informations techniques en vue de la mise en couleur du plan.

Pour cela, il est impératif de posséder un niveau correct en dessin, un niveau minimum de japonais parlé et écrit, et, avouons-le, d’être armé d’une bonne dose de persévérance !

En effet, rares sont les jeunes étudiants français en animation qui ne considèrent pas l’étape du clean-up comme une interminable corvée… l’animation en elle-même constituant la partie la plus « noble », et la plus amusante.

Cependant, dans le cadre d’une expérience au Japon, la pratique du douga se révèle souvent être une riche expérience de dessin. Elle permet d’étudier le style d’animateurs accomplis, leur manière d’appréhender les mouvements et de gérer leurs timings.

Les jeunes dōga japonais ne sont pas suffisamment nombreux pour garantir la production d’intervalles nécessaire dans l’industrie. Les séries et films sont bien trop nombreux. À peu près 90% de la masse de travail est sous-traitée à l’étranger. On garde cependant une partie de la production au Japon, dans le but de former les nouveaux animateurs et de garder un certain contrôle sur la qualité – le travail effectué sur place étant généralement de meilleure facture. On privilégiera donc les dōga japonais sur les longs-métrages et les projets haut-de-gamme.

Trace de dōga sur papier à partir du dessin de l'animateur. ©2014-2015 Hinako Sugiura MS.HS/Miss Hokusai production committee

Trace de dōga sur papier à partir du dessin de l’animateur.
©2014-2015 Hinako Sugiura MS.HS/Miss Hokusai production committee

Les étapes

Le dōga se fait traditionnellement sur papier ; il devient cependant plus fréquent que certains studios utilisent les outils numériques, même s’ils restent encore minoritaires à l’heure actuelle. Ils utilisent alors le logiciel japonais Retas, ou un peu plus rarement le logiciel français TVPaint (cf article sur le dōga numérique). Dans le cas des dōga papier, on utilise un crayon semi-gras bien taillé (et non un porte-mine), ainsi que divers crayons de couleur qui serviront au rendu des ombres et highlights.

Le clean-up

Lorsque l’on reçoit un plan, on commence par cleaner les poses-clés (原画トレース genga trace ou 原トレ – gentore). Cela consiste en plusieurs choses : bien séparer les différentes couches ou cells (セル) et réaliser le tracé  (トーレス – trace).

Le tracé doit être propre et bien appuyé, sans tremblement ni discontinuité, une ligne égale régulière et des traits bien fermés en vue de la mise en couleur. Mais il faut aussi que le clean finalise et améliore le dessin de l’animateur.

Souvent, les dessins qu’on reçoit semblent très beaux et déjà tracés avec précision, on souhaite « leur faire honneur ». Pourtant il ne suffit pas de simplement décalquer les lignes, il faut regarder, mémoriser et ressentir l’intention du dessin : faire des choix là où le trait est imprécis, ajouter des nuances dans le tracé final (est-ce une matière dure ? Souple ?), et parfois corriger certaines courbes.

On doit également cleaner les indications d’ombre et de lumière (traditionnellement un trait bleu pour les ombres, et un trait rouge pour les lumières). Le tracé couleur doit avoir la même précision que le tracé du clean.

Dōga sur la série Lord Marksman and Vanadis. ©2014 川口士・株式会社KADOKAWA メディアファクトリー刊/魔弾の王と戦姫製作委員会

Dōga sur la série Lord Marksman and Vanadis.
©2014 川口士・株式会社KADOKAWA メディアファクトリー刊/魔弾の王と戦姫製作委員会

Les intervalles

Une fois que l’on a cleané les poses-clés, on crée les intervalles ou nakawari (なかわり) à partir des échelles indiquées par l’animateur. La difficulté varie en fonction du design et du type d’intervalle demandé : un intervalle au milieu de 2 poses-clés sera le plus simple, un intervalle au tiers nécessitera plus de concentration ; le plus difficile étant sans doute les mouvements lents impliquant un grand nombre de dessins intermédiaires très rapprochés.

Les designs de personnages des productions japonaises étant notablement plus complexes que ceux des productions occidentales, il faut alors être très précis pour ne pas se mélanger les pinceaux (entre les dizaines d’interlignes de multiples mèches de cheveux, par exemple).

Une fois le dessin terminé, on crayonne succinctement les zones d’ombre avec une couleur différente pour les cheveux, la peau, les vêtements… Et on marque d’une croix rouge les éventuelles zones vides, afin de clarifier le travail de la mise en couleur. On indique aussi les « match lines », lorsque qu’un élément du dessin est en contact avec le décor par exemple.

 

La rémunération

Les dōga touchent parmi les salaires les plus bas de l’industrie de l’animation japonaise. Ils sont souvent recrutés très tôt (autour de 19, 20 ans), et ont la plupart du temps un bagage artistique et des compétences techniques encore limités ; car au Japon, plus que dans les écoles, la formation des jeunes a tendance à se faire au sein même des studios d’animation.

Les premières années peuvent donc être difficiles, mais représentent surtout une période où les dōga se forment et apprennent auprès de leurs aînés. Si leur niveau est bon, ils peuvent même espérer être rapidement promus animateurs.

Ceux qui bloquent à ce stade peuvent décider de changer de spécialisation, ou même d’abandonner l’animation. C’est une sorte de baptême du feu, un « service militaire de l’animation » au cours duquel les jeunes sont mis à l’épreuve.

La plupart des dōga sont free-lances ; ils perçoivent une rémunération fixe par dessin, entre 210 et 300 yens environ selon les productions.

Mais il existe des studios spécialisés qui proposent une part de salaire fixe, que l’on complète suivant le nombre de dessins réalisés au cours du mois. Par exemple, si le studio paye 50 000 yens fixes et impose un quota minimum de 300 cleans par mois, on peut estimer toucher un salaire moyen de 120 000 yens.

Lorsque l’on commence dans l’animation par le dōga, il faut s’armer de patience. Les horaires peuvent être très variables, et on doit parfois travailler dans l’urgence jusqu’à très tard dans la nuit. Le salaire est peu élevé et il faut pourtant être très rapide et efficace pour le mériter. C’est un poste qui peut sembler ingrat pour des étrangers sortant d’écoles d’animation qui sont déjà bien formés.

Cependant, c’est un passage essentiel lorsque l’on souhaite devenir animateur au Japon, pour former son trait et comprendre les implications techniques du travail de l’animateur dans le cadre d’une production. Il est très rare que les jeunes puissent débuter directement comme animateurs-clé, le dōga étant le point d’entrée le plus fréquent. Il faut savoir s’accrocher et tenir bon jusqu’à l’accession au poste d’animateur qui sera, lui, plus flexible et créatif.