L’expression « bijutsu kantoku » (美術監督, littéralement « directeur de l’art ») est souvent traduite à tort en « directeur artistique », ce qui peut prêter à confusion. Un directeur artistique (comme on en trouve dans les productions françaises) est chargé de superviser l’aspect visuel d’une œuvre dans son ensemble. Il a son mot à dire sur le design des personnages, les ambiances colorées, le design des décors. Au Japon ce poste n’existe pas ; c’est le réalisateur ou kantoku qui supervise lui-même directement ces étapes.

Dans ce cadre, le rôle de bijutsu kantoku japonais est très spécifiquement limité à la fabrication des décors. Son rôle correspond donc à celui de « chef décorateur ».


Il est aujourd’hui très rare que le bijutsu kantoku soit aussi en charge du design des décors au trait. En général, ce rôle échoit au bijutsu settei (美術設定), qui designera en amont les différents environnements à la ligne (ou du moins en noir et blanc).

Le bijutsu kantoku n’intervient que dans un deuxième temps. Une fois le design de décor validé par le réalisateur, il est chargé de créer le bijutsu board (美術ボード) correspondant (décor clef de référence).

Décor au trait réalisé par le designer. © 2016 Make Stuff, LLC

Décor au trait réalisé par le designer.
© 2016 Make Stuff, LLC


A partir du dessin reçu le chef décorateur crée le bijutsu board. © 2016 Make Stuff, LLC

A partir du dessin reçu le chef décorateur crée le bijutsu board.
© 2016 Make Stuff, LLC

Création des bijutsu boards

En général, le bijutsu kantoku en réalise un par lieu et par ambiance. Par exemple, une vue extérieure sur une ville ou un bâtiment pourra être déclinée suivant les besoins de l’histoire en plusieurs versions correspondant aux différents moments de la journée (jour, soir, nuit). Même principe pour les vues intérieures ; si une scène a lieu de jour dans une chambre très lumineuse, et une autre dans la même pièce mais cette fois-ci de nuit, le bijutsu kantoku réalisera alors deux versions du décor, avec deux ambiances colorées différentes.

Différentes ambiances d'un même decor sont créées en fonction des besoins du scenario. © Sav! The World Productions / Jetix Europe 2006 All rights reserved

Différentes ambiances d’un même decor sont créées en fonction des besoins du scenario.
© Sav! The World Productions / Jetix Europe 2006 All rights reserved

Après validation par le réalisateur, les bijutsu boards seront transmis à la personne en charge de créer les couleurs des personnages (shikisai sekkei), afin que ces dernières s’harmonisent  bien avec les décors de la scène. Mais à aucun moment le bijutsu kantoku n’aura son mot à dire sur la couleur des personnages.

Le nombre de décors clefs nécessaires est très variable d’un épisode à l’autre. Si l’épisode est très minimaliste, avec seulement un ou deux lieux uniques par exemple, alors un ou deux décors clefs suffiront. Mais si l’épisode comporte beaucoup de scènes différentes, ou si les personnages se déplacent dans des environnements particulièrement variés, la fabrication de très nombreux décors clefs devient alors nécessaire.

Production des décors

Après cette étape de réalisation des décors clefs, commence la production de l’épisode lui-même. Un épisode comprend en moyenne 300 plans, soit autant de décors à fabriquer. Il est très rare que le bijutsu kantoku puisse peindre lui-même tous les décors. Dans le cas d’une série TV, il travaille en général avec une équipe d’une dizaine de décorateurs (ou bijutsu san). Il reçoit les genzu (原図ou layouts décor, dessins au trait tracé par les animateurs) et les répartit entre les différents membres de son équipe, en général par scènes. Il est en effet préférable que chaque décorateur puisse se spécialiser dans une scène pour pouvoir gérer plus efficacement les raccords entre chaque plan, et avoir un meilleur rendement grâce à la réutilisation d’éléments d’un plan à l’autre.

Cependant, il arrive aussi que le genzu ne soit pas utilisable directement à cause d’erreurs de perspective ou de non-respect du design original. Dans ce cas, il incombe au bijutsu kantoku de corriger lui-même le dessin avant sa mise en couleur. On appelle cette étape genzu seiri (原図整理), genzu shuusei (原図修正) ou genzu hosoku (原図補足).

En haut, le genzu dessiné par l'animateur, en bas, sa version corrigée et detaillée prête à être mise en couleur. © 2016 Make Stuff, LLC

En haut, le genzu dessiné par l’animateur, en bas, sa version corrigée et detaillée prête à être mise en couleur.
© 2016 Make Stuff, LLC

Chaque décorateur peindra ensuite les décors de sa séquence, en respectant le décor clef correspondant.

Une fois les décors peints, le bijutsu kantoku les vérifie un par un. Il est fréquent qu’il apporte une amélioration sous la forme d’une petite touche finale sur chacun d’entre eux, car il est en général le décorateur le plus expérimenté de l’équipe. Lorsque le décor est raté et que le planning le permet, il le renvoie au décorateur pour une retake, ou le corrige lui-même.

Après validation, tous les décors sont envoyés au enshutsu (演出, metteur en scène) puis au satsuei (撮影, compositing), étapes dont le bijutsu kantoku n’a plus la responsabilité.

Les postes de bijutsu kantoku sont accessibles aux étrangers à condition qu’ils puissent communiquer en japonais avec le réalisateur. Cependant, l’essentiel du travail consistant à peindre les décors clefs de référence et à vérifier et corriger le travail des décorateurs moins expérimentés, il n’est pas absolument nécessaire de savoir parler couramment. Une grande maîtrise artistique et une efficacité dans l’exécution sont les principales qualités requises.

Il faut aussi savoir où s’arrêter car, parfois, les décors passent au second plan et ne sont pas remarqués par le spectateur. Apprendre où concentrer ses efforts pour obtenir le maximum d’impact à l’écran est la clef pour tenir le coup et enchaîner les productions.