Diplômé de Gobelins, Aymeric est fasciné par le travail du réalisateur japonais Masaaki Yuasa. Il réussit à entrer en contact avec lui et se retrouve vite propulsé chef décorateur. Il se fait remarquer en signant une direction des décors innovante sur plusieurs de ses œuvres, comme Kick Heart ou Ping pong the animation.


  • Quelle formation as-tu et qu’est ce qui t’a amené à travailler au Japon ?

J’ai suivi la formation « cinéma d’animation » à l’école des Gobelins, à Paris. En 2009 j’ai suivi un stage à Tokyo au studio Satelight, travaillant deux mois en layout sur la série Basquash. C’est grâce à Thomas Romain que j’ai eu cette opportunité, les ouvertures à l’époque étant encore plus rares qu’aujourd’hui. Ce stage a été très rigoureux et formateur au niveau perspective entre autres (merci au senpai Yann Le Gall !) et il a pu m’offrir un avant-goût du rythme effréné des productions animées japonaises.

Lors de ce stage j’ai aussi rencontré ma future femme Yoko, qui a tout fait pour que ce rêve de vivre et travailler au Japon se concrétise ! Après l’obtention de mon diplôme aux Gobelins, j’ai travaillé 3 ans en France, notamment sur une coproduction franco-japonaise chez Ankama. C’est là que j’ai rencontré Eunyoung Choi, réalisatrice et animatrice depuis plus de 10 ans sur des séries comme Kemonozume, Kaiba, The Tatami Galaxy, etc. Elle m’a pris sous son aile et je lui dois énormément de mon expérience professionnelle au Japon. Quand elle m’a proposé de rejoindre l’équipe de Masaaki Yuasa, ma femme et moi avons quitté la France immédiatement.

  • Quel poste y as-tu occupé ?

Bijutsu Kantoku (Chef Décorateur).

  • Combien de temps y as-tu travaillé et comment cela s’est passé ?

Deux ans en tout. J’ai fait mes premiers pas sur le court-métrage Kick-Heart chez Production IG, où j‘ai eu la charge de peindre tous les décors du film. Ce fut une expérience incroyable de travailler aux côtés de Yuasa, pour qui j’ai une admiration sans faille. Le rêve était soudain devenu réalité. Pour les curieux, une campagne Kickstarter s’était déroulée en parallèle, ce qui a pas mal documenté la fabrication du film (avec des vidéos de making of entre autres).

J’ai ensuite pu travailler sur Space-Dandy au studio Bones, en commençant au design décor sur les épisodes #5 et #11, sous la direction de Shinichiro Watanabe (Cowboy Bebop) et Shingo Natsume (One-Punch Man). Eunyoung m’a proposé d’être chef-décorateur de son épisode #9, où mon travail a consisté à peindre tous les décors de l’épisode, environ 340 en 4 mois.

Décor clef de Ping Pong the animation. ©松本大洋/小学館 ©松本大洋・小学館/アニメ「ピンポン」製作委員会

Décor clef de Ping Pong the animation.
©松本大洋/小学館 ©松本大洋・小学館/アニメ「ピンポン」製作委員会

Enfin, après un épisode spécial d’Adventure Time fait à Science Saru, mon plus gros projet a été de diriger les décors de la série Ping-Pong au Studio Tatsunoko. C’est une série de Masaaki Yuasa basée sur le manga original de Taiyo Matsumoto. Mon travail consistait à dessiner au trait les settei (designs décor de référence), les décors clefs (trait + couleur, une vingtaine par épisode), chaque color-script, et gérer le travail des équipes décors.  J’ai pris 2 mois en amont pour travailler ma technique au dessin papier, afin d’être bien raccord avec le style du manga (merci aux conseils précieux d’Eunyoung et Yuasa-san). Ce projet fut une expérience artistique passionnante, mais par contre de loin ma plus grosse épreuve professionnelle. Le rythme de travail est monté crescendo à un point dépassant toute attente. La production a été en diffusion simultanée dès l’épisode #3. Une semaine par épisode pour la fabrication des décors. Du coup les 100 derniers jours de productions se sont faits pour moi non-stop, sans aucun jour de congé. 15 heures par jour, et je dormais 3 ou 4 jours sur 7 au studio (sur un petit matelas de randonnée). On devait livrer les épisodes à la chaine TV chaque jeudi après-midi, du coup les mercredis étaient à chaque fois une course contre la montre. C’était 35 heures d’affilée à vérifier et corriger tout les BG un par un, 300 en moyenne pour chaque épisode. Physiquement, ça a été tellement dur qu’il m’est arrivé de vomir d’épuisement, haha… Malgré ces aléas, ce fut un honneur de m’atteler à cette tâche ; et je suis éternellement reconnaissant à Eunyoung et Yuasa de m’avoir offert cette opportunité. Ping-Pong a même reçu le prix de la meilleure série au Tokyo Anime Award Festival 2015 ! Je vous conseille l’artbook qui est bien complet !

Décors de la serie Ping Pong the animation. ©松本大洋/小学館 ©松本大洋・小学館/アニメ「ピンポン」製作委員会

Décors de la serie Ping Pong the animation.
©松本大洋/小学館 ©松本大洋・小学館/アニメ「ピンポン」製作委員会

  • Au niveau de la communication et du japonais, comment ça s’est passé pour toi ? 

Je suis arrivé au Japon avec un niveau de japonais complètement nul, mais avec ma femme Yoko qui gérait tous les aspects de notre vie quotidienne et Eunyoung pour traduire les réunions de travail, j’ai eu la chance d’être vraiment bien aidé. Après deux ans sur le terrain, mon niveau de Japonais s’est amélioré petit à petit ; et j’ai pu gérer les tâches de la direction de décor avec plus d’autonomie (tout en restant plus ou moins mauvais).

  • Pour quelle(s) raison(s) as-tu quitté le Japon ?

J’aime bien me confronter à de nouvelles expériences. J’avais aussi cette envie de vivre aux États-Unis. En ce moment j’habite à Los Angeles, travaillant chez Riot Games (League of Legends), où j’en apprends plus sur la fabrication de jeux vidéo.

Le cinéma d’animation restant ma passion première, je travaille sur mon court-métrage durant la nuit.

spring in Sakuragaoka - illustration personnelle. ©AYMRC

spring in Sakuragaoka – illustration personnelle.
©AYMRC

  • L’expérience acquise au Japon t’a-t-elle servie dans ta carrière à l’étranger ?

Travailler au Japon m’a appris à être plus efficace et réaliste pour trouver un bon ratio qualité/temps en période de production. Ça a aussi boosté mon endurance pour travailler de longues heures en restant concentré. D’un point de vue artistique, le fait d’avoir travaillé avec des créateurs comme Masaaki Yuasa, Eunyoung Choi, Michio Mihara, Shinichiro Watanabe et bien d’autres, m’a apporté une source intarissable d’inspiration et de modèles à suivre. Je me réfère à eux constamment.

  • As-tu eu envie de transmettre autour de toi certaines techniques apprises sur place ?

Peut-être une chose ou deux sur le design de décors, ou sur le travail de couleur et de lumière. Pour l’instant c’est du cas par cas, avec quelques curieux de mon entourage professionnel.

Aymeric aux côtés de Taiyo Matsumoto et Masaaki Yuasa.

Aymeric aux côtés de Taiyo Matsumoto et Masaaki Yuasa.

  • Imagines-tu retravailler un jour au Japon ?

Je pense rester vivre aux États-Unis. J’y trouve un meilleur équilibre de vie entre le travail, la famille et le développement de projets personnels. J’ai quelques projets dans les cartons que je souhaite voir aboutir, même si ça prendra du temps.

  • Quels sont les conseils que tu pourrais donner à ceux qui voudraient tenter leur chance au Japon ?

En m’adressant aux plus jeunes : si aucune opportunité ne se présente immédiatement, sachez prendre votre mal en patience et essayez, dans un premier temps, de vous faire une place et d’en apprendre le plus possible dans votre pays d’origine. Que ce soit dans l’animation, le décor ou d’autres disciplines, les bases fondamentales n’ont pas de frontières. Essayez d’améliorer votre productivité en vous imposant des deadlines, car on vous demandera de travailler vite. N’hésitez pas à montrer vos travaux sur les réseaux sociaux et maximiser vos chances de rencontre. Si l’opportunité de travailler au Japon se présente, vous aurez déjà un bagage artistique et technique qui potentiellement apportera du sang neuf à une production japonaise. Et surtout, continuer à apprendre le japonais.