Le seisaku shinkō, qu’on peut traduire par assistant de production ou chargé de production, est l’un des postes d’entrée majeurs pour les jeunes souhaitant commencer une carrière dans l’industrie de l’animation au Japon. Mais ce n’est pas un travail qui peut être pris à la légère. Paradoxalement, c’est en effet l’un des postes clefs sur la production d’un épisode. Le seisaku shinkō a la lourde responsabilité de superviser le bon avancement de chaque étape de la production de l’épisode qui lui est confié. Un bon coordinateur permettra à l’épisode d’être fabriqué dans de meilleures conditions, et contribuera à améliorer grandement le résultat final à l’écran.


Recrutement et suivi de l’équipe d’animateurs

La fabrication de chaque épisode d’une série animée prend plusieurs mois. Un peu moins de deux mois lorsque la machine est lancée, mais cela peut être bien plus sur les premiers épisodes qui bénéficient encore d’un planning assez clément.

Pour pouvoir livrer un épisode par semaine, de nombreux épisodes sont en production simultanée, et de manière échelonnée. Le management de chacun d’entre eux est attribué individuellement à un seisaku shinkō. Dès la validation du storyboard et des designs, son rôle commence.

Il doit d’abord se charger, parfois avec l’aide du directeur de production, de recruter les animateurs de son épisode. Ils seront autour d’une quinzaine pour un épisode d’une durée standard d’environ 22 minutes. Les animateurs ne sont pas tous, loin de là, des employés du studio. La plupart sont des free-lances. Il est donc important pour le seisaku shinkō d’avoir un bon carnet d’adresses, sans quoi il aura du mal à constituer son équipe – d’autant plus si l’on considère la conjoncture d’une industrie actuellement en surproduction. Une force de conviction et une certaine aisance dans la communication sont des qualités qui lui seront précieuses. Il doit se montrer très habile car sa position de junior lui impose de montrer le respect qu’il doit aux animateurs et autres artistes qui sont ses aînés ; dans le même temps, il est indispensable qu’il sache s’imposer pour faire respecter le planning. Ce n’est pas toujours une situation facile à gérer pour les nouvelles recrues qui découvrent sur le tas les codes de cet univers particulier.

Une fois les animateurs recrutés et les séquences reparties entre eux, le seisaku shinkō se chargera de suivre l’avancement du travail jusque dans les moindres détails. Il mettra à jour quotidiennement un tableau lui permettant de tracer la progression de chaque plan de l’épisode. Si un animateur ne travaille pas assez vite, il devra lui mettre la pression en lui rendant visite régulièrement pour être sûr que les plans soient fournis dans les temps. Parfois, il attendra même derrière lui jusqu’à ce que les dessins soient finis dans les cas d’extrême urgence ! Une fois la première phase de travail, le layout, livrée par l’animateur, le seisaku shinkou fait suivre les dessins au enshutsu (réalisateur d’épisode) pour une première vérification, puis au sakuga kantoku (chef animateur) pour une seconde. Chaque étape de vérification peut prendre plusieurs jours, voire une semaine, en fonction de l’occupation des chefs de poste. Il arrive que ces personnes travaillent en même temps sur d’autres épisodes, voire sur d’autres séries pour d’autres studios, ce qui rend le travail de suivi d’autant plus difficile.

Un maillon indispensable de la chaîne

C’est l’une des particularités du Japon : un système totalement explosé, constitué de nombreuses sociétés qui s’entraident et d’innombrables travailleurs free-lances. Il n’y a pas de concentration des dessinateurs en un seul et unique endroit. Il est même fréquent qu’un même studio loue plusieurs locaux séparés. Sur une quinzaine d’animateurs, certains sont sur place, d’autres travaillent chez eux, d’autres encore travaillent dans d’autres studios.

Comme les dessins d’animation se font encore en grande majorité sur papier, le seisaku shinkō est donc obligé de se déplacer en permanence pour récupérer les dessins d’un endroit et les amener à un autre. De l’animateur au enshutsu, de l’enshutsu au sakuga kantoku pour les layouts, puis retour à l’animateur pour la phase de genga (poses-clefs) et, à nouveau, enshutsu puis sakuga kantoku. Six étapes, multipliées par 300 plans environ. Et ce n’est pas tout ; peuvent aussi entrer dans la chaîne de validation un chef mecha designer, un superviseur supérieur d’animation, ou dans certains cas le réalisateur lui-même. Chaque plan est donc amené à voyager un nombre incalculable de fois au cours de ces nombreuses étapes.

Tout cela prend bien sûr beaucoup de temps, temps dont on manque souvent cruellement. La majeure partie des animateurs sont des free-lances qui organisent librement leurs heures  et travaillent souvent jusque tard dans la nuit ; le seisaku shinkō ayant un devoir de disponibilité, ses horaires de travail doivent donc s’adapter et le rythme devient de plus en plus intensif à mesure que la production avance. Il est amené à passer des coups de fil à toute heure de la journée et de la nuit pour s’enquérir de l’avancement du travail ; et aussitôt le travail achevé, aller récupérer les plans pour les apporter le plus rapidement possible à la personne s’occupant de l’étape suivante.

Les fins de production de chaque épisode sont toujours extrêmement difficiles. Il n’est pas rare que les seisaku shinkō passent plusieurs jours et nuits d’affilée au studio, samedis et dimanches compris, de manière à garantir l’avancée du travail. D’autant plus qu’ils ne gèrent pas que le travail des animateurs, mais également le contact avec les intervallistes, les coloristes, l’équipe 3D, les décorateurs, l’équipe de compositing ou le monteur. Quand le réalisateur demande des retakes en bout de chaîne, c’est encore eux qui doivent s’assurer que ces corrections soient bien comprises, et faites dans les délais les plus courts.

Baptême du feu et débouchés possibles

 Seisaku shinkō est donc un métier très difficile. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux s’arrêtent très vite après leur premier épisode, et ne reviennent pas dans l’industrie. Seuls les plus forts, les plus résistants, les plus motivés et les mieux organisés s’en sortent. Un peu comme pour les dōga (animateurs intervallistes débutants), les premiers mois sont décisifs. Les points positifs qui ressortent sont l’extraordinaire sensation de fierté d’avoir porté l’épisode de bout en bout, et le plaisir d’avoir côtoyé au plus près les équipes. Il faut bien se rendre compte de l’attrait que l’industrie exerce sur les fans d’animation. Les seisaku shinkō sont souvent des fans eux-mêmes, qui sont prêt à fournir des efforts extrêmes juste pour cette possibilité de travailler auprès d’animateurs ou de créateurs qu’ils admirent, ou dans le studio qui a produit leurs anime favoris. Il est cependant probable que le métier soit amené à évoluer grâce à la digitalisation de la production. Le passage des plans d’un poste à l’autre ne se fera plus physiquement par l’intermédiaire du seisaku shinkō, mais en échangeant des données numériques. Même si les déplacements en seront grandement réduits et simplifiés, cette perspective du tout numérique inquiète bon nombre de producteurs japonais habitués au système traditionnel : n’existant plus physiquement, la gestion concrète des plans d’animation, jusqu’ici rangés dans des enveloppes, risque d’être moins évidente. Il leur sera nécessaire de développer les outils adaptés à un suivi de production entièrement digitalisé.

Seisaku shinkō est la première étape dans une carrière de producteur ou de réalisateur. Après quelques années passées à ce poste, certains décident de poursuivre dans le management en devenant superviseur de production. D’autres s’orientent vers la création en devenant enshutsuka (réalisateur d’épisode) ; avec leur parfaite compréhension de la chaîne de fabrication, c’est un poste auquel ils sont bien préparés. Un enshutsu étant amené à dessiner beaucoup, il est néanmoins nécessaire qu’ils se soient exercés par eux-mêmes à la pratique du dessin. Certains décident aussi de s’orienter vers d’autres postes comme scénariste ou monteur… Ainsi, de nombreuses opportunités se présentent à ceux qui auront su s’accrocher.

Le métier de seisaku shinkō est accessible aux étrangers à condition de maîtriser suffisamment le japonais pour pouvoir communiquer de manière fluide, écrire des mails, passer des coups de téléphone. Par contre il ne nécessite pas de compétences artistiques particulières, même si une compréhension du dessin et des mécanismes créatifs est un atout. C’est donc un poste envisageable pour les personnes qui ont étudié le japonais, et qui sont passionnées d’animation sans être des artistes elles-mêmes ; ou du moins qui ne considèrent pas qu’elles ont le potentiel suffisant pour en faire leur métier.