Diplômé de l’EMCA, Achille a comme objectif de travailler comme animateur au Japon. Profitant de l’initiative de certains studios japonais qui entrouvrent la porte aux talents étrangers, il tente l’experience de travailler pour eux en freelance depuis la France.


  • Quelle formation as-tu ?

J’ai fait un BAC STI Génie Électrotechnique, et j’ai ensuite changé de voie en entrant à l’EMCA (l’École des Métiers du Cinéma d’Animation).

  • Pourquoi t’intéresses-tu à l’animation japonaise ?

Beaucoup de dessins animés que j’ai vus étant plus jeune venaient du Japon, et ils étaient souvent excellents : les films du Studio Ghibli, Evangelion, Cowboy Bebop, Akira, Ghost in the Shell…

C’est un peu avec l’espoir de participer à de tels projets que j’ai voulu devenir animateur.

Au Japon, beaucoup de productions se font encore en animation traditionnelle, une technique que j’affectionne particulièrement. Or, dans le reste du monde, ça a tendance à devenir rare. Les studios préfèrent l’animation Flash cut-out ou la 3D. Pour ma part, je préfère largement dessiner. Bien sûr, l’animation traditionnelle existe toujours, mais les projets sont plus rares et la sélection est bien plus rude.

  • Comment t’es-tu retrouvé à travailler comme animateur sur des séries japonaises ?

Pour être franc, j’ai eu de la chance. En 2013, Masaaki Yuasa postait une annonce sur son compte Twitter. Il disait rechercher des animateurs pour une comédie de science-fiction (qui s’avérera être un épisode de Space Dandy), et il n’était pas nécessaire d’être basé au Japon pour postuler. J’ai répondu à l’annonce, et voilà !

Ensuite, j’ai pu animer sur un autre épisode de Space Dandy , cette fois-ci dirigé par Hiroshi Shimizu.

Animation sur Space Dandy. © 2014 Bones / Project Space Dandy

Animation sur Space Dandy.
© 2014 Bones / Project Space Dandy

Plus tard, c’est Wit Studio qui m’a contacté. Ils cherchaient des animateurs pour aider à terminer des épisodes de Rolling Girls. Puis ils m’ont proposé de faire quelques plans sur Owari no Seraph.

Animation rough sur Owari no Seraph. ©Takaya Kagami, Yamato Yamamoto, Daisuke Furuya/SHUEISHA, Seraph of the End Project

Animation rough sur Owari no Seraph.
©Takaya Kagami, Yamato Yamamoto, Daisuke Furuya/SHUEISHA, Seraph of the End Project

  • As-tu pu aller sur place travailler dans des studios japonais ?

Hélas non, à mon grand regret…

  • Sur quelles séries as-tu animé et combien de plans en tout ?

Dans l’ordre :

Space Dandy, ep#16, 14 plans ; ça a été laborieux, retard catastrophique.

Space Dandy, ep#19, 7 plans ; un peu de retard mais ça allait.

Rolling Girls, ep#11, 13 plans ; du retard.

Rolling Girls, ep#12, 6 plans ; pas fini, l’animation restante a été confiée à quelqu’un d’autre.

Owari no Seraph, ep#11, 10 plans ; pas fini, l’animation restante a été confiée à quelqu’un d’autre.

Animation rough sur Owari no Seraph. ©Takaya Kagami, Yamato Yamamoto, Daisuke Furuya/SHUEISHA, Seraph of the End Project

Animation rough sur Owari no Seraph.
©Takaya Kagami, Yamato Yamamoto, Daisuke Furuya/SHUEISHA, Seraph of the End Project

  • Comment as-tu pu t’adapter à leurs techniques de production depuis la France ?

Les studios japonais travaillent encore beaucoup sur papier. Tout est donc scanné puis envoyé via FTP.

Pour mes premiers plans, j’ai fait de l’animation traditionnelle sur papier, mais il s’est vite avéré que l’animation sur tablette graphique était plus rapide (pas besoin de scanner, et les retouches sont plus faciles à effectuer).

Sur Space Dandy #16, c’est le layout qui m’a posé le plus de problèmes. Je n’en avais jamais fait avant, et je ne savais pas trop comment m’y prendre.

« Faut-il décalquer le storyboard ou bien s’agit-il juste d’une base rough ? »

« Qu’est-ce que la kumi-line ? Ils me l’ont expliqué mais je n’ai pas bien compris. »

« Comment est-ce que j’indique que l’animation se répète en boucle sur la feuille d’expo ? »

« Ça, là, ça ressemble à un layer… Alors pourquoi appellent-ils ça un « book » ? Et pourquoi ça a sa propre colonne dans la feuille d’expo ? »

« Pourquoi la flèche qui indique le mouvement du BG est-elle dans le « mauvais sens » ? »

C’est le genre de questions stupides qui ne m’auraient pas bloqué si longtemps si j’avais été sur place, ou si j’avais pu faire un stage dans un studio japonais au préalable. S’en est donc suivi de gros retards… Et Yuasa-san a fini par refaire quasiment tous mes plans.

Dessin d'animation sur Space Dandy et la correction du réalisateur Masaaki Yuasa. © 2014 Bones / Project Space Dandy

Dessin d’animation sur Space Dandy et sa correction par le réalisateur Masaaki Yuasa.
© 2014 Bones / Project Space Dandy

  • Comment les différentes étapes se sont-elles concrètement passées : la réception du storyboard et des designs, la réunion avec le réalisateur, les retours de layouts, etc ?

En premier, on reçoit les model-sheets et le storyboard de l’épisode (c’est toujours très excitant). À partir de là, il faut choisir les plans que l’on va animer ; mais ils sont parfois décidés par le réalisateur. Ensuite, on fait un meeting sur Skype pour discuter des intentions de chaque plan ; dans mon cas, il a fallu aussi écrire/traduire le storyboard, étant donné que je ne parle pas japonais.

Une première deadline est établie et il faut réaliser les layouts à partir du storyboard. On renvoie les plans au fur et à mesure qu’on les termine, et le réalisateur apporte les retouches qu’il juge nécessaires (au mieux, on n’a que de légères modifications, mais parfois tout le plan est refait).

Les plans corrigés nous sont ensuite renvoyés, une deuxième deadline est donnée, et il faut commencer à animer en suivant les indications du réalisateur. Encore une fois, on renvoie tout à la production au fur et à mesure.

Ensuite il y a les intervalles, le clean, la colorisation, le compositing, le montage… Mais comme je n’ai jamais travaillé au sein d’un studio, je ne sais pas précisément comment ça se passe.

  • Quels ont été les retours coté japonais ? Es-tu toujours en contact pour des projets à venir ?

Malheureusement, non…

En ce qui concerne Yuasa-san, quand l’épisode fut fini, j’avais vraiment honte de mon retard. Mais en même temps j’avais fait des progrès, je souhaitais enchaîner avec un autre projet dès que possible (battre le fer tant qu’il était chaud) ; et quand j’ai appris qu’il allait diriger Ping Pong, je l’ai recontacté. Il a fait suivre mon mail à la personne concernée, mais ça n’a pas abouti…

Pour le deuxième épisode de Space Dandy sur lequel j’ai animé, dirigé par Hiroshi Shimizu, j’étais en contact avec des Français de Yapiko Animation. Mais pareil, l’épisode s’est terminé et il n’y a pas eu d’autre opportunité…

Concernant Wit studio, ils m’ont envoyé une pochette de goodies et un DVD de Rolling Girls une fois la production terminée. Je leur ai envoyé en réponse une boîte de chocolats. Je pensais que c’était bon signe, mais au final ils ne m’ont jamais recontacté… Finalement, j’ai appris depuis que la personne avec qui j’étais en contact avait quitté son poste en février…

Animation rough sur The Rolling Girls. ©2015 The Rolling Girls production committee

Animation rough sur The Rolling Girls.
©2015 The Rolling Girls production committee

  • En ce qui concerne la rémunération, as-tu été payé au même tarif que les animateurs japonais ? Peut-on vivre en tant qu’animateur free-lance depuis la France pour les studios japonais ?

Vivre, je ne sais pas… Pour une production Japonaise, si l’animateur fait 40 plans pendant le mois, il gagnera un peu moins d’un SMIC. Personnellement, je suis encore loin d’arriver à ce quota…

  • Quel bilan tires-tu de ton expérience d’animateur sur des anime ?

Je suis très heureux d’avoir participé à ces projets. Bien que les débuts aient été catastrophiques, j’ai beaucoup appris. Être animateur sur des productions japonaises, c’est mon objectif depuis longtemps.

Je regrette beaucoup de ne pas avoir eu tous les outils (comme la langue) et de meilleures connaissances en layout pour bien démarrer ; c’est frustrant de ne pas avoir pu enchaîner les projets (8 mois d’attente en moyenne entre chaque). Je n’ai pas encore réussi à m’établir dans l’industrie pour de bon.

J’ai encore du chemin à parcourir, et il faut que je m’améliore. Je veux devenir bon et efficace.

  • Imagines-tu t’expatrier au Japon pour y travailler comme animateur à plein temps ?

C’est mon rêve, vraiment !

J’ai bien conscience que l’idée que je me suis faite de la vie d’animateur au Japon est faussée, que je l’ai idéalisée, et qu’une fois face à la réalité le choc sera sûrement violent. Je suis au courant de la mauvaise situation des animateurs Japonais, du salaire bas, des horaires à rallonge, du stress, des karoshi… Mais malgré tout ça, j’ai vraiment envie d’y aller !

  •  As-tu des conseils à donner aux jeunes animateurs en herbe qui voudraient travailler sur des anime ?

Apprenez le japonais le plus tôt possible. Trouvez des cours du soir ; si ce n’est pas possible, prenez une méthode de langues avec CD audio (Harrap’s, Assimil, etc.). Il existe aussi tout un tas de logiciels/applications (comme Anki) pour apprendre les kanji sur PC ou tablette.

Si vous êtes étudiant dans l’image, vous pouvez essayer de trouver un stage au Japon (oui, c’est possible). Vous pourrez peut-être avoir une bourse, profitez-en ! Faire une école de cinéma d’animation n’est pas indispensable.

Après je n’ai pas vraiment de conseil en ce qui concerne le dessin, car on a tous une approche et des inspirations différentes. Mais je recommanderais d’essayer un peu tout : animation traditionnelle, stop motion, illustration, photographie, 3D, body painting, etc. Il y a à apprendre de chaque discipline.